Découvrez pourquoi Björk annule sa tournée, ou comment manipuler une info

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Une fois n’est pas coutume, je voulais vous parler d’une petite affaire qui m’a agacé cette semaine et qui concerne le traitement d’une information dans la plupart des grands médias français.

Cette information, vous l’avez sûrement vue passer : elle concerne l’annulation de la fin de tournée de Björk, dont le management a brusquement annoncé qu’elle ne participerait finalement pas à la Route du Rock – dix jours avant le festival, mettant ses organisateurs dans un pétrin de premier rang – et aux festivals Pitchfork et Iceland Airwaves prévus à l’automne. La nouvelle tombe le 5 août, et ne s’accompagne d’aucun motif ou excuse, si ce n’est celle, plutôt trouble, d’un « conflit d’agenda ». Un dernier concert, au Wilderness Festival, est maintenu, et le management promet que les dates annulées seront reprogrammées.

Quelques jours plus tard, Björk prend elle-même la parole sur sa page Facebook pour remercier son équipe et le public venu assister aux dates du Vulnicura Tour, et annoncer qu’en réalité la tournée ne reprendra pas : l’annulation, qui échappe à sa volonté, est l’occasion de passer à autre chose, la chanteuse ayant commencé à travailler sur de nouvelles chansons. Voici le communiqué tel qu’il a été posté sur Facebook, suivi de sa traduction (que j’emprunte à l’équipe de björk.fr). Les passages en gras sont de mon fait.

dear audience

i would like to thank everyone for the concert last night !!!!!! i have no words to describe how grateful i am for this tour : i would like to thank the crew and the promoters and the musicians and the management , the designers . and most of all my personal little team and the audience !!! these have truly been some of my most sublime moments !! singing this album has been intense and the internal clock of it different to the other ones . it has sort of had to behave in its own little way . both the urgency of the leak and now this sudden closure for reasons beyond my control is characteristic of that . i hope through the years i have earned enough tourkarma points to get your support for this .

i have started writing new songs and feel the best most natural pathway to go is to let this beast flow its natural course and start anew

best intentions

björk

cher public,
j’aimerais remercier tout le monde pour le concert d’hier soir !!!!!! je n’ai pas de mots pour vous dire à quel point je suis reconnaissante pour cette tournée : j’aimerais remercier mon équipe et les promoteurs et les musiciens et le manager, les stylistes . et surtout ma petite équipe personnelle et le public !!! j’ai vécu parmi les moments les plus sublimes de mon existence. interpréter cet album a été intense. Mais cela s’est déroulé à un rythme différent de l’habitude. Comme si cet album n’en avait fait qu’à sa tête. La sortie anticipée suite à sa fuite sur le net et maintenant cette soudaine annulation pour des raisons qui me dépassent sont particulièrement caractéristiques de cette période. j’espère qu’au fil des années j’ai gagné assez de points de karma-tournées pour mériter votre soutien.
j’ai commencé à écrire de nouvelles chansons et je pense que le meilleur chemin à suivre maintenant est de laisser cette création suivre son cours et d’entamer quelque chose de nouveau
meilleures intentions
björk

Ce communiqué va être repris dans nombre de médias dans les jours qui suivent. Pratiquement tous les articles ont un titre dans le genre de « Pourquoi Björk ne participe pas à la Route du Rock » ou « Björk explique enfin pourquoi elle annule sa tournée » – ça génère plus de trafic, on appelle ça du clickbait. A l’intérieur des articles, les journalistes avancent tous la même raison : les chansons de Vulnicura, son dernier album qui évoque sa rupture avec Matthew Barney, sont trop puissantes émotionnellement et les chanter l’épuise.

Le premier article à faire état de cette thèse est publié sur Stereogum. En France, les premiers à dégainer sont les journalistes de Libé. Le lendemain et le surlendemain, l’AFPle Figaro, le Monde, le Point, et des dizaines d’autres reprennent l’info. Une info qui n’est en réalité qu’un fantasme.

bjork-rome-vulnicura-tour-2015_2_

Car tous les articles procèdent de la même façon pour déformer les propos tenus sur Facebook. La phrase mise en avant est systématiquement la même : « Chanter cet album a été intense et son horloge interne semble différente de celle des autres ». Vu comme ça, effectivement, on peut se dire qu’intense est à prendre dans un sens négatif, que chanter cet album est trop douloureux. Et encore, c’est déjà biaiser, le terme « intense », dans le langage courant anglais, étant bien souvent positif. Certains, pour mieux démontrer ce qu’ils ont à dire, rajoutent des fioritures : on lit « trop intense », « trop intense émotionnellement ». Des mots sortis de nulle part. D’autres encore, reformulent sans s’embarrasser de détails : Ouest France titre ainsi que Björk est « trop bouleversée », d’autres, comme Télérama, parlent d’épuisement.

Et systématiquement, à l’inverse, la phrase qui précède celle-ci est escamotée. Cette phrase, c’est « these have truly been some of my most sublime moments ». Celle-là ne peut pas être prise dans un sens négatif ; pire, elle empêche tout à fait, si on a un brin de logique, de lire le mot « intense », dans la phrase suivante, comme un terme négatif. Elle est donc coupée. On ne la trouve dans aucun de ces articles. Elle suffit pourtant à prouver que toute cette histoire est une pure invention.

Pourquoi, alors, Björk annule-t-elle sa tournée ? On n’en sait toujours rien. C’est agaçant, frustrant, mais c’est comme ça. Les raisons sont « beyond [her] control » et c’est tout ce qu’elle consent à dire. Pour aller dans le sens de leur interprétation, beaucoup de journalistes traduisent par ailleurs ce « beyond my control » (soit « en dépit de ma volonté », « pour des raisons qui me dépassent ») par « qui n’est pas vraiment de ma volonté ». Une atténuation qui n’est qu’une autre manipulation.

Pourquoi est-ce que cette affaire, somme toute anodine, m’agace autant ? Quand l’article de Libé est sorti, j’ai laissé un commentaire sur leur compte Twitter. Quand le Point a renchéri, j’ai un peu râlé dans mon coin, en me disant que tout ce que je gagnerais à les interpeller serait de passer pour un fan hystérique. Parce que, certes, j’aime Björk et je la suis depuis bientôt quinze ans. Mais dans le fond ce n’est pas le plus important ; ce qui est inconcevable, dans cette histoire, c’est que tous les grands organes de presse puissent reprendre une information fausse sans jamais la remettre en question. On en a bien eu une autre illustration cette semaine, plus sérieuse, avec cette histoire de noyade à Dubai, mais au moins celle-ci a été démentie ensuite.

Ici, l’histoire prend des proportions un peu plus importantes lorsque les journalistes se mettent à interviewer François Floret, de la Route du Rock. Le festival n’a, depuis l’annulation, jamais réussi à communiquer avec Björk ou son management. Olivier Pérou, le journaliste du Point, l’a confirmé sur Twitter : François Floret, comme nous, comme les journalistes, ne dispose à ce jour que du communiqué officiel et du post Facebook. Mais lui non plus ne se pose pas de questions et reprend à son compte la théorie des journalistes. Il déclare au Point : « On nous a d’abord sorti le conflit d’agenda. Maintenant, Björk nous parle d’un album qu’elle ne veut plus chanter. Elle se moque du public, du festival. Quand on est une artiste, on va jusqu’au bout. Cette excuse n’est pas valable. »

François Floret a fondé la Route du Rock il y a vingt-cinq ans. Sa parole compte dans le milieu de la musique, et sa colère est par ailleurs légitime. Mais en reprenant la thèse des journalistes, il la valide. Et l’information inventée devient véridique.

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Tout ceci est un sale coup pour la réputation de Björk, mais ça n’est pas le plus important. Björk faisait déjà des bad buzz avant que le terme existe (rappelez-vous Bangkok et les rumeurs sur son comportement sur le tournage de Dancer in the Dark, selon lesquelles elle aurait été tellement affectée nerveusement qu’elle en aurait mangé une robe). Elle s’en remettra – vu son silence, il est même possible qu’elle s’en tamponne allègrement.

Cette histoire montre avant tout quelles dérives affectent aujourd’hui la presse, y compris les organes que l’on pense les plus respectables. En tant que gros lecteur de la presse sur Internet, j’ai l’habitude lorsqu’un sujet m’interpelle, de lire plusieurs articles de journaux opposés idéologiquement. Rien que la trinité Libé-leMonde-le Figaro permet en général, au-delà des possibles prises de position partisanes, de se faire une idée des faits. Ce que la reprise de cette fausse info montre – et, encore heureux, elle concerne ici un sujet relativement futile -, c’est que recourir à plusieurs sources ne permet pas forcément d’avoir une idée juste des faits. Des informations approximatives, il en sort tous les jours – sur des sujets bien plus graves ; souvent, elles sont démenties après coup ; généralement, se tourner vers des sources plus sérieuses permet de les remettre en perspective. Ici, aucun démenti, et aucune voix discordante.

Ce que ça montre, c’est la buzzfeedification de la presse traditionnelle, qui fabrique des articles pour attirer du clic, avec des titres en conséquence. « Vous ne devinerez jamais pourquoi Björk annule sa tournée européenne… » L’important n’est pas d’informer mais de générer du trafic.

Ce que ça montre, c’est qu’il n’est plus question de faire des recherches mais de se dépêcher de reprendre les infos des collègues, sans les vérifier, et sans jamais se poser de question. Comme sur les chaînes d’info, il ne faut surtout pas être le dernier.

Ce que ça montre, c’est qu’il est plus important d’être dans l’émotion et l’interprétation subjective plutôt que dans la raison et l’exposition de faits.

Ce que ça m’a montré, surtout, via mes discussions sur Twitter avec Marie-Caroline Cabut du Monde et Olivier Pérou du Point, c’est la façon dont ces jeunes journalistes (qui feront, littéralement, la presse de demain) considèrent leur travail. Je les crois intelligents, et je crois qu’ils ont saisi le fond du problème. Mais comme excuse, on sert du « les autres disent pareil » voire du « mais les commentateurs sont encore plus méchants que nous ! » Une fois l’article pondu, les clics engrangés, il n’est pas question de rouvrir le dossier, d’envisager un correctif. L’important n’est pas de communiquer des faits ou d’établir la vérité, mais de ne pas être à la traîne par rapport aux autres journaux. Les sources ? On s’en bat.

On lit parfois que la presse nous ment et nous manipule. J’ai horreur de ce genre de pseudo-vérités simplistes (émanant bien souvent d’affreux réacs, de complotistes ou tout simplement d’illuminés). Force est de constater, pourtant, qu’il arrive que la presse invente de toutes pièces des histoires. On ne peut pas y faire grand chose. Mais cela rappelle à quel point il est important de toujours garder un regard critique sur ce qui nous est raconté.


Les photos sont également empruntées à björk.fr. La première est de Francesc Fàbregas (Poble Espanyol, Barcelone, 24.07.2015), la deuxième de Musacchio & Ianniello (Auditorium Parco Della Musica, Rome, 29.07.2015), et la dernière de Carsten Windhorst (Wilderness Festival, Oxford, 7.08.2015).

Edit : on m’a indiqué dans la journée un billet très intéressant sur le blog de Mélanie Fazi. Il y est plutôt question de la façon dont les commentateurs réagissent à l’information évoquée ici, et de ce que l’on peut ou non exiger d’un artiste.

9 réflexions sur “Découvrez pourquoi Björk annule sa tournée, ou comment manipuler une info

    • Oh, et je vois ( pardon pour cette intrusion mais votre adresse mail s’affiche dans mon espace admin – eh oui, poster sous pseudo n’est pas forcément suffisant) que vous êtes à la même école (dans la même promo ?) que MC Cabut, l’auteure de l’article du Monde ! Les petites coïncidences de la vie… Passez-lui le bonjour, tiens, je ne peux plus le faire maintenant qu’elle m’a bloqué sur Twitter.
      On doit vraiment enseigner de drôles de choses à l’IFP…

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      • Avez-vous, vous ou votre collègue, d’autres sources pour étayer votre vision des choses ?
        Car dans le cas contraire, et partant du principe que vous ne disposez comme moi (et comme tout le monde) que du communiqué Facebook, je crains que le vide soit de votre côté, et je ne me risquerais pas à aller sur le terrain de la déontologie à votre place…

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  1. Cher ****, en admettant que le post de ce blog est d’un vide abyssal, avec des attaques pointées digne d’une querelle de collège, comme vous dites, par solidarité pour votre confrère, soutenez-vous oui ou non que son article sur Le Monde est exact, basé sur des faits réels et une analyse correcte de l’information?

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  2. En faisant abstraction de l’emballement médiatique et de la déformation de déclarations reprises x fois (on est d’accord que le clickbait comme le manque de fact-checking sont des problèmes graves et tout à fait d’actualité ..mais ce n’était pas la meilleur actu pour l’illustrer… selon moi…), tout se joue sur le message de Björk et sa traduction. Et c’est là que je trouve que vous allez un peu loin dans la critique et dans la « leçon » : le message est volontairement vague et votre interprétation comme celle du camp d’en face sont valables. Surtout que le message d’origine est traduit, ce qui induit un premier biais : prenons le terme « closure » : il signifie « la fin d’une chose » mais aussi « trouver la paix, retrouver la sérénité », « apporter une conclusion » souvent après une histoire amoureuse. Dès lors il est assez logique d’en déduire que comme pour elle ce chapitre de sa vie est finie, elle ne veut plus chanter ces chansons. Il n’y a de « comme » explicité dans la citation, mais juxtaposer les choses n’est pas anodin, surtout dans un message censé expliquer : pourquoi parler de ses choses si elles n’ont rien à voir avec l’annulation?
    « Beyond my control » peut faire référence à je ne sais quels évènements qu’on ignore donc mais aussi simplement que son état émotionnel a changé et qu’elle n’y peut rien.

    parler de « mensonge », d »inventer de toute pièce » me parait donc assez excessif

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    • Sur le mot « closure », je ne crois pas, vu le contexte, qu’on puisse l’interpréter comme vous le faites. Mais admettons, pour le coup, que ce soit une question d’interprétation. L’ensemble me paraît tout de même tiré par les cheveux : on devrait comprendre que les raisons « beyond my control » sont son état émotionnel à partir du simple fait que « closure » peut signifier « apaisement » ? Pourquoi ne pas plutôt s’attarder sur un mot comme « sublime » qui est peut-être le seul absolument dénué d’ambiguïté dans ce communiqué effectivement très vague ?
      Au-delà de ça, je ne comprends guère vos propos sur la « juxtaposition ». Björk parle de choses qui n’ont « rien à voir » avec les annulations simplement parce que la tournée se termine, et que ça se fait de faire un petit bilan, de remercier ceux qui ont tourné avec elle, etc.

      Au-delà de tout ça, il faut quand même dire aussi deux ou trois choses sur le contexte de ces annulations, ce que je n’ai pas fait plus haut pour ne pas allonger un billet déjà bien long.
      Certes, Vulnicura est l’album de la rupture, etc, mais premièrement, Björk a précisément expliqué que les chansons s’inscrivaient dans un processus de « closure » (le titre de l’album le dit bien : c’est une catharsis) ; qu’elles finissent par faire l’inverse serait curieux – mais passe encore, le ressassement peut devenir pénible.
      Deuxièmement, il fallait suivre (même de loin : je n’ai vu aucune représentation) la tournée pour voir que la plupart du temps (et particulièrement sur les dernières dates) Björk était expansive, joviale, ce qui soit dit en passant est loin d’être une constante chez elle. Quand elle n’a pas envie, elle n’est pas du genre à faire semblant.
      Troisièmement, elle a joué au cours de la tournée 27 chansons différentes, dont 9 de Vulnicura. Si elle avait voulu arrêter de chanter les morceaux de cet album, il lui aurait suffi de le dire et de ne chanter que les autres – il lui en restait 18 de rodées, largement suffisant pour une setlist de festival et même pour un concert « normal ». Cela lui aurait permis, au moins, d’honorer ses engagements et ce sans trop de difficulté. La solution est d’une simplicité telle que j’ose croire que quelqu’un y aurait pensé dans l’équipe de Björk.
      Et enfin, si elle n’était plus capable de chanter ces chansons et qu’elle était à bout, pourquoi maintenir une dernière date au Wilderness Festival ?

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