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Des lions comme des danseuses d’Arno Bertina

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Vous ne connaissez sans doute pas Bangoulap, ni le pays bamiléké, cette région du Cameroun où se trouve cette petit ville. Et pourtant, vous avez peut-être admiré sans le savoir au musée du Quai Branly ou ailleurs des oeuvres qui en proviennent. Des oeuvres peut-être réalisées par les ancêtres du roi de Bangoulap, qui décide un jour de tenter quelque chose contre la spoliation des objets d’art africains par les pays occidentaux.

Le raisonnement est simple : puisque les oeuvres qui sont exposées au musée du Quai Branly appartiennent au patrimoine de son peuple, pourquoi lui et ses sujets devraient-ils payer le droit d’entrée ? Les bamilékés veulent la gratuité, ou bien il faudra rendre les oeuvres. La demande est accueillie avec quelques ricanements, mais la question de la restitution des oeuvres spoliées par les colons et les explorateurs, bien qu’elle n’ait jamais été traitée avec beaucoup de sérieux mais plutôt comme une vague promesse agitée de temps en temps pour huiler la diplomatie internationale, ne fait pas rire tout le monde. Après une petite bataille administrative, la gratuité est proposée. De toute façon, combien de bamilékés feront le déplacement jusqu’aux quais de la Seine pour visiter le musée ? Quantité négligeable, et problème réglé.

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La Physique des catastrophes de Marisha Pessl

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« Papa disait toujours qu’il faut une sublime excuse pour écrire l’histoire de sa vie avec l’espoir d’être lu. »

L’excuse est toute trouvée pour Bleue Van Meer qui a toujours vécu sa vie en ayant en tête sa future autobiographie. Dès le début, sa vie est un roman, de la mort de sa mère dans un tragique accident de voiture jusqu’à ses interminables pérégrinations avec son père qui va chaque année d’université en université au gré des séminaires pour lesquels on le sollicite. Même son prénom, qu’elle tient d’un papillon, est éminemment romanesque.

Mais le grand événement, la sublime excuse, lui tombe dessus l’année de ses seize ans. Pour une fois, Bleue et son père restent toute une année au même endroit : Stockton, Caroline du Sud, ou Bleue va enfin découvrir la vie sur un campus, lier des amitiés non seulement avec d’autres camarades hyper-cultivés mais aussi avec sa prof de cinéma, la magnétique Hannah Schneider. Jusqu’à la catastrophe annoncée : la mort de cette dernière dans des circonstances nébuleuses.

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Les Prépondérants d’Hédi Kaddour

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Tunisie, années 20. La petite ville imaginaire de Nabhès, où vivent en assez bonne intelligence colons et natifs, est sur le point d’être bouleversée par la venue d’une équipe de tournage américaine venue chercher un peu d’exotisme à mettre en boîte. Avec le réalisateur, les acteurs et les techniciens qui arrivent en masse, c’est un grand vent de modernité qui va souffler sur Nabhès, ravivant au passage quelques tensions et permettant au jeune Raouf, fils de commerçant, d’accomplir son destin.

Voilà un roman dont j’aurais peut-être bien oublié de parler s’il n’avait pas finalement obtenu le Grand Prix du Roman de l’Acédémie Française de cette année, ex aequo avec 2084 de Boualem Sansal. Lu en septembre, aussitôt remisé dans un coin, il a bien failli passer aux oubliettes. Tout commençait pourtant très bien, et j’étais plutôt emballé, au bout de cent pages, par ce qui s’annonçait comme le récit hautement romanesque de la rencontre entre deux mondes que tout oppose, avec en prime une bonne dose de romance – Raouf, l’homme simple, face à Kathryn, l’étincelante icône hollywoodienne, rien que ça.

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Au bord des fleuves qui vont d’Antonio Lobo Antunes

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J’ai lu pour la première fois Antonio Lobo Antunes. J’étais prévenu : la langue d’Antunes est bien particulière, un long fleuve qui a ses propres règles, qui peut déconcerter, déstabiliser, que beaucoup trouvent inaccessible. Un style qui demande de la concentration, extrêmement exigeant. Et en effet, dès la première page, ce style s’impose au lecteur : des phrases étalées sur des chapitres entiers, entrecoupées de lignes de dialogues isolées, qui voguent au gré de la pensée de l’auteur, bifurquent, sautent d’un souvenir à l’autre, de sensations en sensations.

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The Ecliptic de Benjamin Wood

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A quelques encablures de la côte turque se trouve un paradis pour auteurs en mal d’inspiration. Portmantle, lieu tenu secret, coupé du monde, où peintres, écrivains ou musiciens peuvent se retirer le temps qu’ils souhaitent, le temps de se recentrer sur leur art, loin du tumulte du monde, à la seule condition d’être coopté par un ancien résident.

Knell, jeune artiste peintre faisant face à une crise artistique majeure après avoir été propulsée en quelques expositions sous les feux de la rampe, ne sait plus exactement quand elle est arrivée à Portmantle, et depuis combien de temps elle tente d’y réaliser son grand oeuvre. Contrairement à la plupart des résidents, qui viennent se ressourcer quelques mois seulement, elle habite Portmantle depuis plusieurs décennies, tout comme McKinney, Pettifer et Quickman – un architecte, une dramaturge et un romancier – avec qui elle passe l’essentiel de son temps. Tous les quatre ne savent même plus vraiment ce qu’ils cherchent à accomplir. L’arrivée d’un nouveau pensionnaire énigmatique, Fullerton, pourrait réveiller le feu sacré en eux.

On retrouve Benjamin Wood pour la deuxième fois, après le Complexe d’Eden Bellwether, qui avait remporté un joli succès en France. Les thématiques de The Ecliptic ne sont d’ailleurs pas bien éloignées de celles de ce premier roman : la principale différence est qu’on parlera ici plutôt de peinture, et non plus de musique.

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Booming de Mika Biermann

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Pourquoi voudrait-on se rendre à Booming ? Tout le monde a mis Lee Lighttouch et Pato Conchi en garde : il n’y a rien là-bas. Ce pourrait être une ville-champignon comme il y en a un peu partout dans l’Ouest américain, mais sa réputation est telle que personne ne s’y rend jamais. Ce n’est pourtant pas qu’elle soit réputée particulièrement dangereuse, ou mal famée, mais enfin…

Lighttouch et Conchi ont cependant une bonne raison de s’y rendre : trouver Kid Padoon, détestable malfrat responsable du ravissement d’une demoiselle manifestement en détresse. Encore que ce motif ne soit qu’un prétexte trouvé par Mika Biermann pour s’amuser un peu sur le grand terrain de jeu qu’est le western, avec tous ses codes et ses clichés.

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Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe

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Sont-ils plus nombreux réellement ou soudain plus visibles ? Est-ce notre attention qu’ils réclament, ces figurants de notre existence au devant de laquelle ils se sont lentement charogné un passage ?

Ou en veulent-ils à notre peau ?

N’était leur nombre croissant à vue d’oeil, ils paraissent pour l’instant bien inoffensifs. Ce que je me disais hier en rentrant chez moi sous leur haie d’horreur, ce que je disais hier à C. aussi en tentant de la tranquilliser après avoir pris le pouls du village de plus en plus vide, de plus en plus vite. Ce que je me suis bien gardé de lui dire hier une fois rentré.

Petit à petit, les charognards ont tout envahi. Des corbeaux, des freux, des corneilles, des choucas, ou même des pies ou des geais – le narrateur ne saurait le dire, lui qui consigne le récit de leur inévitable invasion dans son journal. Au départ, ils semblaient inoffensifs ; tout juste semblaient-ils chaque jour, pour l’observateur averti, un peu plus nombreux que la veille. Mais au fil des jours, il devient impossible d’ignorer ce manteau noir qui se met à recouvrir le monde.

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L’Oragé de Douna Loup

Il est à craindre que le nom de Jean-Joseph Rabearivelo ne vous dise pas grand chose – rassurez-vous, ça ne fait pas non plus très longtemps que je l’ai découvert. Il s’agit pourtant d’une des figures les plus importantes de la littérature malgache, et notamment le premier écrivain de l’île à écrire en français, que l’auteure franco-suisse Douna Loup nous propose de découvrir dans son troisième roman.

Lorsque Jean-Joseph Rabearivelo naît, en 1903, Madagascar est depuis six ans sous administration française. La colonisation, qui s’est faite dans le sang et a été suivie de dix ans de guerre civile, est encore dans toutes les mémoires et les mouvements contestataires, qui ne cesseront jamais d’élever leur voix jusqu’à l’indépendance en 1958, restent très présents. Dans ce climat, la parole des intellectuels ne peut que compter.

Jean-Joseph Rabearivelo n’avait pourtant rien pour en devenir un : issu d’une famille pauvre, déscolarisé à treize ans, c’est seulement sa soif dévorante de lecture qui lui permit de devenir le poète qu’il fut. Douna Loup, dans l’Oragé, choisit de se concentrer sur une courte période de la (courte) vie de Rabearivelo : la fin de sa période de formation, lorsque le poète décide d’abandonner la langue malgache pour écrire en français.

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Le Chardonneret de Donna Tartt

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La vie de Theo Decker vole en éclats un beau matin dans un musée New-Yorkais. Alors qu’il découvre une exposition autour de maîtres de la peinture flamande avec sa mère, férue d’histoire de l’art, une bombe explose. Sa mère trouve la mort. Lui ressort du musée, hébété, avec sous le coude une toile d’une immense valeur qu’il n’avait pas vraiment l’impression de voler, mais plutôt de protéger : le Chardonneret de Carel Fabritius. A mesure qu’il tente de reconstruire sa vie, et jusqu’à l’âge adulte, ce tableau ne cessera de le hanter.

On a évidemment tout lu sur le Chardonneret de Donna Tartt et l’édition Abacus que j’ai achetée ne permet à aucun moment d’oublier le torrent d’éloges qui a accompagné sa sortie. Pour un peu, on ne distinguerait plus le chardonneret lui-même au milieu des blurbs et autres citations d’articles de presse. « A masterpiece », dit le Times, « Astonishing », clame le Guardian, « A triumph », s’incline Stephen King. Sans compter ce gros macaron « Winner of the Pulitzer Price for Fiction 2014″… Comment voulez-vous ne pas être déçu avec un horizon d’attente pareil ?

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Phénix de Raymond Penblanc

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« C’est l’histoire d’un garçon qui voudrait s’arracher à la gravitation universelle », annonce la quatrième de couverture. C’est l’histoire d’un garçon, presque encore un enfant, déjà au bord de l’adolescence, qui s’invente un univers de pureté et d’innocence dans un monde qui voudrait définitivement le souiller. L’histoire d’un gamin qui voudrait toujours continuer à être enfant de choeur, à faire s’élever sa voix d’ange vers le ciel ; un gamin qui préfèrerait ne rien savoir des choses du sexe que son grand frère Roland voudrait lui mettre directement sous le nez, un gamin qui s’est fabriqué un sanctuaire autour d’un arbre creux dans la forêt qui borde le village. C’est évidemment une histoire qui ne peut que se terminer par un échec, par l’entrée dans le monde des hommes, plein de saleté et de tentations.

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