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Profession du père de Sorj Chalandon

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L’enfance d’Emile Choulans n’a rien d’un long fleuve tranquille. Entre un père violent, mythomane et paranoïaque et une mère soumise et résignée aux accès de folie de son mari, les moments de répit sont rares. Emile peut se réveiller un jour pour découvrir que Tom, son prétendu parrain américain, lui a adressé une lettre l’engageant à défendre sa patrie, ou bien se retrouver embobiné dans des embrouilles visant à menacer de mort un défenseur de l’Algérie libre. Même pour un gamin de douze ans, les évènements se succèdent à une vitesse difficile à avaler ; mais jouer les complices est le meilleur moyen de rester proche d’un père insaisissable, et d’éviter ses coups.

Alors Emile fait ce qu’on lui demande, dépose des lettres anonymes dans des boîtes aux lettres inconnues, tague OAS sur tous les murs de la ville, se prend même tellement au jeu qu’il embarque avec lui Luca, un jeune pied-noir qui n’a rien demandé. Au risque de se retrouver pris au piège dans des affaires de grandes personnes.

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La Dernière Nuit du Raïs de Yasmina Khadra

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Le 20 octobre 2011, au terme d’une guerre civile qui fit rage pendant six mois en Lybie et d’une traque de plusieurs jours, Mouammar Kadhafi était tué dans un grand déferlement de violence par un groupe de rebelles. Ainsi se terminaient 40 ans de règne sans partage sur la Libye.

Le sujet est encore d’une brouillante actualité, et le personnage des plus rebutants, mais il en faut plus pour faire peur à Yasmina Khadra, qui fait revivre dans la Dernière Nuit du Raïs le dictateur, retraçant son parcours par un savant jeu de flashbacks, depuis sa naissance dans une communauté déshéritée du nord de la Libye jusqu’aux derniers jours en passant par le coup d’Etat en 1969.

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Sur la scène intérieure de Marcel Cohen

Ce qu’on appelle le devoir de mémoire est devenu depuis quelques années un prétexte à littérature essentiel. On ne compte plus les romans mettant en scène des personnages partant à la recherche de traces de leurs parents, grands-parents, tantes, grands-oncles envoyés dans les camps de la mort. Les romanciers les plus audacieux racontent même directement la vie dans les camps, sans utiliser le prisme du souvenir. C’est presque devenu un genre à part entière, et cela donne lieu à une production des plus inégales, où les véritables perles sont rares – notamment parce qu’il est difficile de se mesurer à la parole des survivants, qui nous ont laissé des textes d’une puissance inégalable. J’ai parfois même l’impression que cette vague est contre-productive, dans la mesure où elle banalise notre vision des camps de concentration (voir par exemple Kinderzimmer de Valentine Goby).

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La Première Pierre de Pierre Jourde

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En 2003, Pierre Jourde publiait chez le petit éditeur l’Esprit des Péninsules Pays perdu, un récit qui avait pour décor le petit village de Lussaud, dont sa famille est originaire et auquel il clamait son attachement en dépit de la lente et douloureuse disparition des modes de vie qui le caractérisent. Entre mythification et déploration, Pays perdu se voulait avant tout un éloge.

Seulement, quand on est habitant de Lussaud et que l’on se reconnait, de près ou de loin, dans les histoires d’alcoolisme, de suicide, de haines familiales soigneusement entretenues mais toujours gardées dans l’intimité du village, il est difficile de percevoir l’éloge derrière ce qui semble être le dévoilement au monde entier de tares honteuses. A son retour au pays natal, quelques mois après la publication de Pays perdu, Pierre Jourde est accueilli par une poignée de villageois qui veulent en découdre et finissent par le chasser, lui et sa famille, à coups de pierres. En 2007, l’affaire aboutit devant la justice et conduit à la condamnation des assaillants.

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La Dame blanche de Christian Bobin

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On connaît sans doute trop mal, en France, l’oeuvre d’Emily Dickinson, une des figures les plus emblématiques de la poésie américaine dont la quasi-intégralité de la production fut publiée de manière posthume. Révolutionnaire pour son époque, sa poésie n’hésite pas à se jouer des règles de ponctuation et de versification. Bien qu’hermétique par endroits, elle possède malgré son caractère fragmentaire une grande puissance d’évocation, une propension à embrasser dans sa brièveté caractéristique des étendues considérables.

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La Matrice de T. E. Lawrence

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En 1923, Thomas Edward Lawrence s’engage sous pseudonyme comme simple soldat dans la Royal Air Force, laissant derrière lui une carrière déjà riche en retentissements – qu’il agisse de son rôle dans la Révolte Arabe de 1916, qui lui vaut le surnom de Lawrence d’Arabie, ou de sa proximité avec celui qui deviendra Premier Ministre du Royaume-Uni, Winston Churchill.

Le changement de statut est vertigineux ; d’auxiliaire des forces les plus puissantes de l’empire britannique, Lawrence devient un anonyme, un moins que rien qui, comme tous ses compagnons d’armes, subit quotidiennement l’humiliation des gradés et des conditions de vie déplorables. Des notes prises pendant cette période de sa vie, il tira trente ans plus tard The Mint, traduit en français sous le titre la Matrice.

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Le Maître du jardin de Valère Staraselski

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Quel écrivain a réuni plus de titres pour plaire et intéresser ? Mais aussi quel écrivain est plus souvent relu, plus souvent cité ? Quel autre est mieux gravé dans la mémoire de tous les hommes instruits, et même de ceux qui ne le sont pas ? Le poète des enfants et du peuple est en même temps le poète des philosophes.(…) Dans ces moments qui ne reviennent que trop, où l’on recherche à se distraire de soi-même et à se défaire du temps, quelle lecture choisit-on plus volontiers ? Sur quel livre la main se porte-t-elle plus souvent ? Sur La Fontaine.

Ces quelques mots issus du Second Eloge de la Fontaine de Jean de la Harpe, placés en exergue du Maître du Jardin de Valère Staraselski, gardent encore une grande part de vérité un siècle et demi après avoir été écrits. Star incontestée des programmes scolaires de la maternelle au secondaire, La Fontaine est dans toutes les têtes, fût-ce par le biais d’une poignée de vers seulement, et on le redécouvre sous un nouveau jour à chaque âge. Et pourtant, à l’exception de quelques bribes, on connaît généralement très mal sa vie.

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10:04 de Ben Lerner

retour vers le futur foudre

« The Hassidim tell a story about the world to come that says everything there will be just as it is here. Just as our room is now, so it will be in the world to come; where our baby sleeps now, there too it will sleep in the other world. And the clothes we wear in this world, those too we will wear there. Everything will be as it is now, just a little different. »

Ce monde « un peu différent », le narrateur de 10:04 en fait l’expérience au quotidien. Depuis peu, il sait mettre des mots dessus, grâce aux médecins qui ont repéré chez lui une forme légère du syndrome de Marfan. Ben a une faible proprioception et est sujet à des épisodes d’agnosie. Plus simplement, il a des difficultés à appréhender l’espace et il lui arrive de ne plus comprendre à quoi servent les objets qu’il a entre les mains – comme on oublie le sens d’un mot à force de le répéter.

S’il n’y avait que ça, cela dit, tout irait bien. Mais la partie la plus importante du diagnostic est que, comme c’est fréquent chez les personnes atteintes du syndrome de Marfan, son aorte peut se rompre à tout moment.

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La Place d’Annie Ernaux

Annie Ernaux fait partie des grandes figures de la littérature actuelle autour desquelles on s’écharpe encore : faisant déjà figure de classique pour certains en raison de sa démarche autobiographique novatrice et systématique, ses oeuvres sont considérées par d’autres comme des textes banals et racoleurs. Il était temps que je me fasse un avis et j’ai choisi pour cela la Place, publié en 1984, et qui reste emblématique de l’oeuvre d’Ernaux, notamment car il fut son premier grand succès, couronné par le prix Renaudot.

Dans la Place, Annie Ernaux évoque son enfance à Yvetot, où ses parents tiennent un bar-épicerie. Bien qu’il s’agisse d’un récit autobiographique, le personnage principal n’est pas, à proprement parler, l’auteure elle-même mais son père. Le processus d’écriture est déclenché par la mort de celui-ci, et revient sur sa vie, son ascension sociale surtout, lui qui est le premier de sa lignée à pouvoir acheter les murs dans lesquels il habite et qui, de simple ouvrier, devient le gérant de sa petite entreprise, à laquelle il dédie tous ses efforts et sacrifie sa santé.

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L’Autofictif d’Eric Chevillard

Sept ans ! Sept ans qu’Eric Chevillard met quotidiennement à jour son blog conçu au départ comme une récréation dans le processus lent et ardu que constitue la rédaction d’un roman. Sept ans que, chaque jour, émergent trois petites perles de sagesse absurde, soit un peu moins de 8000 à l’heure actuelle. On n’osera pas poser une question aussi naïve que « mais où va-t-il chercher tout ça ? », mais il faut tout de même avouer que l’exercice force le respect.

Fidèle lecteur des aventures de l’autofictif depuis ma découverte de Chevillard – ce fut avec l’Auteur et moi, en 2012, bientôt suivi par de nombreux autres – j’ai enfin acheté le premier volume de ces pensées et j’ai passé les fêtes à m’en délecter. C’est à la fois le plaisir d’être en terrain connu – Chevillard a ses obsessions, ses marottes – et celui d’être surpris à chaque page par un des esprits les plus agiles à l’oeuvre aujourd’hui.

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