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Escal-Vigor de Georges Eekhoud

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Parmi les bonnes raisons de lire Escal-Vigor de Georges Eekhoud, la première est certainement sa place un peu particulière dans l’histoire littéraire, puisque ce classique oublié fut le premier roman francophone (voire européen, mais mes sources semblent diverger) à intégrer au coeur de son intrigue une relation homosexuelle entre deux hommes (pour les femmes, ce fut d’après Guy Ducrey Mademoiselle Giraud ma femme d’Adolphe Belot, en 1870). Pour être plus précis, Escal-Vigor raconte la relation idéalisée entre Henry de Kehlmark, châtelain de l’Escal-Vigor, fraîchement revenu sur ses terres – situées dans une contrée imaginée, inspirée des Pays-Bas -, et de Guidon Govaertz, fils du bourgmestre du cru.

C’était en 1899, et une telle audace valut bien évidemment dans la foulée un procès à George Eekhoud, au terme duquel il fut cependant acquitté.

Ce pourrait être une simple curiosité de l’histoire des lettres, une note de bas de page dans les manuels sur la littérature du XIXe, mais Escal-Vigor est loin de se limiter à cela. Paru à la charnière du siècle, dans le courant d’un naturalisme finissant, le roman d’Eekhoud évoque plus le Huysmans d’après la rupture avec le cercle de Médan que Zola.

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David Copperfield de Charles Dickens

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Comment s’attaquer à David Copperfield ? Comment dire quoi que ce soit de neuf, de pertinent, sur un classique comme celui-ci ? Comment éviter de se contenter de dire que oui, c’est génial, que cet énorme pavé de 1100 pages mérite bien son statut de classique incontournable de la littérature européenne ?

Prenons une voie de traverse : malgré ce statut d’écrivain incontournable, Dickens souffre chez nous d’une sale image. Dickens, c’est un écrivain qu’on utilise dans les petites classes du collège, avec des versions charcutées d’Oliver Twist ou de David Copperfield, dans lesquels on ne garde que des scènes caricaturales pour les faire ressembler à de petits romans d’aventure sans envergure. On a mis Dickens dans une case un peu bâtarde : il est pour nous un écrivain pour enfants (avec tout ce que cette étiquette comporte de mépris pour beaucoup) bien que tout le monde soit conscient qu’aucun gamin ne pourra ou voudra s’enfiler l’intégralité de ses romans (1100 pages, j’ai dit, et pas si abordables que ça). Et par conséquent, les adultes n’en ont pas bien envie non plus.

J’ai participé à ça aussi, du temps où j’étais prof. Je faisais lire à mes 5e un extrait d’Oliver Twist, le passage où celui-ci rencontre le terrifiant Fagin. Vraiment le cliché du petit orphelin couvert de suie face à un méchant plein de pustules et aux doigts crochus qui lui veut tout le mal du monde. Hors contexte, c’en est ridicule. Ma très grande faute : j’ai peut-être créé encore des dizaines de sceptiques de Dickens.

J’avais tout cela bien en tête en lisant David Copperfield suite à une discussion sur Twitter avec Cachou, qui était loin d’être la première à me faire part de ce genre de réserves sur Dickens, et ne sera sûrement pas la dernière. Je me permets donc de mettre ma casquette de chevalier blanc partant à la rescousse de ce bon vieux Charles que j’aime tant.

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Le Bavard de Louis-René des Forêts

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A l’occasion de la publication d’un Quarto reprenant les oeuvres complètes de Louis-René des Forêts, on a pu lire dans la presse spécialisée et même ailleurs quelques articles sur cet auteur disparu en 2000. Une expression y revenait à tous les coups ou presque : Des Forêts était un « écrivain pour écrivains ». Ce qui signifie en général qu’il s’agit d’un auteur qui n’a jamais connu de véritable succès public et dont l’oeuvre se révèle passablement hermétique. Ordinairement ça ne me fait pas trop peur, ce doit être l’écrivain qui sommeille (profondément) en moi qui fait ça.

De fait, c’est un écrivain qui signe la quatrième de couverture du Bavard dans la collection L’Imaginaire de Gallimard ; une quatrième d’écrivain pour écrivains aussi semble-t-il, la boucle est bouclée, où Pascal Quignard nous indique, nous annonce, nous apprend, je ne sais pas très bien, que « Le Bavard, pure contamination des mots les uns avec les autres, étend cette contagion avec une rage qui offre peu d’exemples à l’ensemble des protagonistes du drame, gagne à sa cause délétère les figures mêmes de l’auteur et du lecteur, provoquant de la sorte un rare et extraordinaire malaise. »

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Le Mur invisible de Marlen Haushofer

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Dans le roman Dôme de Stephen King, un mystérieux dôme transparent apparaît au-dessus d’une petite ville des Etats-Unis, la coupant du monde et provoquant un enchaînement de catastrophes attisées par l’attitude irresponsable et égocentrique d’un des adjoints municipaux, qui profite de la situation pour prendre le pouvoir.

Presque cinquante ans avant la sortie de Dôme était publié en Autriche un texte au postulat de départ similaire : en une nuit, un mur invisible apparaît autour de la propriété où la narratrice du roman de Marlen Haushofer passe des vacances. Comme dans Dôme, ce mur semble indestructible et coupe ce petit bout de forêt du reste du monde. La principale différence, c’est que la narratrice est seule.

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Le Bourgeois de Paris de Fiodor Dostoïevski

Paris en 1860 par Edouard Willmann

Au début des années 1860, Fiodor Dostoïevski quitte sa Russie natale pour la première fois et entreprend un voyage de deux mois et demi en Europe Occidentale. Son périple comprend de longues étapes en Angleterre et en France, patries de Victor Hugo et de Shakespeare qu’il a lus assidûment dans sa jeunesse.

Lorsqu’il commence ce voyage, Dostoïevski n’est cependant déjà plus un jeune homme, et il découvre les capitales européennes avec le regard d’un homme plein d’expérience . Les notes qu’il ramène de ses visites, publiées dans une revue en 1863 et dont les éditions Payot proposent ici des extraits évoquant Londres et Paris, sont loin de constituer un guide du touriste émerveillé de ces deux grandes villes ; elles se composent plutôt de remarques sur l’état de la pensée et des moeurs occidentales.

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La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat

magritte compagnons de la peur

Pour un stage effectué au début de l’année, j’ai été conduit à m’intéresser à la littérature en persan, dont l’histoire atypique trouve ses racines dans une abondante production de poésie du XIIe au XIVe siècle. Longtemps jugée inégalable, celle-ci a conduit les auteurs iraniens et afghans à rester jusqu’à la fin du XIXe dans l’ombre de modèles quasiment déifiés comme Férdowsî, auteur du Shâh Nâmeh, une épopée de plus de 60 000 vers. Son renouveau n’a eu lieu qu’au début de l’époque moderne, notamment sous l’impulsion d’une poignée d’auteurs qui ont introduit la forme romanesque en Iran.

Tête de file involontaire de ce renouveau de la littérature persane, Sadegh Hedayat est né en 1903. Après des études au collège français de Téhéran puis à Paris, il reste profondément marqué par sa lecture de grands maîtres européens, de Kafka aux surréalistes. Cette influence, mêlée à celle des grands poètes persans, se ressent dans la Chouette aveugle, dont la publication en 1941 fit scandale. Traduit en français en 1953, trois ans après le suicide de son auteur, il fut salué par Breton comme un chef d’oeuvre et est depuis devenu un classique reconnu en Iran.

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Les Annales de Brekkukot d’Halldór Laxness

brekkukot

Au début du XXe siècle, Reikjavík, capitale de l’Islande, n’est encore qu’une bourgade de quelques milliers d’habitants entourée par une banlieue faite des cabanes des pêcheurs de lompe et des fermes qui fournissent le pays entier en tourbe. C’est dans une de celles-ci, à Brekukkot, qu’une femme de passage donne naissance à Álfgrímur, qu’elle confie aussitôt aux propriétaires des lieux, un vieux couple charitable qui accueille volontiers tout ce que l’Islande compte de voyageurs, de miséreux et d’illuminés.

Álfgrímur grandit parmi ceux-ci, sous le regard sec mais bienveillant de ceux qu’il considère comme ses grands-parents. Plus tard, il ne désire que la plus simple des choses : devenir pêcheur de lompe. Mais sa rencontre avec Gardar Hólm, lointain cousin de sa grand-mère et chanteur lyrique dont la réputation court de Milan à Tokyo en passant par Londres, va changer le cours de sa vie : il va apprendre la musique et le chant, en commençant par chanter aux enterrements dans le cimetière qui jouxte Brekkukot.

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Manhattan Transfer de John Dos Passos

new york skyline 1911

Il y avait Babylone et Ninive. Elles étaient construites en briques. Athènes était toute de colonnes de marbre et d’or. Rome reposait sur de grandes voûtes en moellons. A Constantinople, les minarets flambent comme de grands cierges, tout autour de la Corne d’Or… L’acier, le verre, la brique, le béton seront les matériaux des gratte-ciel. Entassés dans l’île étroite, les édifices aux mille fenêtres se dresseront étincelants, pyramides sur pyramides, sommets de nuages blancs au-dessus des nuages.

New York, terre promise et symbole du rêve américain. Au poste d’Ellis Island, sous le regard de la statue de la Liberté, des milliers d’Européens cherchent à rejoindre la ville où tout est possible et où, dans les années 1900, les gratte-ciel commencent à pousser, battant record sur record et annonçant ce qui semble être une nouvelle ère.

Pourtant, au pied des buildings, comme partout ailleurs, chacun lutte pour vivre, voire survivre. Au travers des trajectoires d’une dizaine de personnages qui se croiseront tous entre 1900 et 1920, John Dos Passos décrit le quotidien de Manhattan, nouveau centre du monde. Jimmy Herf, journaliste, Ellen Thatcher, danseuse, Congo Jake et Bud, marins, George Baldwin, avocat débutant, composent ce grand portrait collectif, bouillonnant, à l’image de la ville qui lui sert de cadre.

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Huit romans pour 2014

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Une nouvelle année de lectures est derrière nous, et il est temps pour moi, comme pour tant d’autres de mes camarades blogueurs, d’en faire le bilan. Si l’année a été excellente en termes personnels, ce fut en revanche une année décevante en ce qui concerne mes lectures. La rentrée littéraire, notamment, m’a paru d’une fadeur exceptionnelle – mais ma décision de lire l’intégralité de la sélection Goncourt n’y est sans doute pas pour rien. Par ailleurs, mon rythme de lecture a été moins soutenu que l’année dernière puisque je n’ai lu « que » 92 (dont 83 ont eu droit à un article) livres contre 166 en 2013. Il faut dire qu’en 2014 j’ai passé – et obtenu – un concours pas franchement facile qui m’a demandé beaucoup de travail, et que je me suis offert ensuite beaucoup de repos… Tout ceci explique que, là où j’avais retenu dix romans en 2013, ils ne soient que huit cette année à trouver leur place dans le palmarès. Espérons que 2015, que je vous souhaite excellente, nous apporte de meilleures surprises !

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Un homme qui dort de Georges Perec

georges perec ina

Hier, Libération proposait dans le cadre de son album des écrivains une interview de Georges Perec dans l’émission Lecture pour tous. C’était en 1967 et Perec y parlait de son troisième roman, Un homme qui dort. Je garde un excellent souvenir de ce texte que j’ai découvert il y a deux ou trois ans, et cette archive m’a donné envie de le relire. En attendant, j’ai retrouvé quelques notes issues de ma première lecture et notamment deux citations que je ne peux raisonnablement pas garder pour moi.

Un homme qui dort, c’est l’histoire d’un jeune homme de 25 ans qui se laisse sombrer dans l’indifférence de tout et qui s’en fait finalement une règle de vie, jusqu’à l’angoisse. Le « héros » marche sur les pas de personnages comme Des Esseintes, Meursault ou Roquentin mais sans la nausée, avec une candeur touchante. Il me semble qu’il est plus facile de s’identifier à lui puisque son ennui reste lié à un désir – un désir de fuite et de néant, mais un désir tout de même, ce qui le rend simplement plus humain. Peut-être que la narration à la deuxième personne joue aussi dans cette identification.

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