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Faber, le Destructeur de Tristan Garcia

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Dès le titre, un paradoxe : le nom du héros, Faber, « celui qui fait, qui fabrique, qui construit » ; sous-titré le Destructeur. Celui qui crée et qui détruit, qui donne et qui reprend : un démiurge, ce Mehdi Faber qui a fait les 400 coups dans la petite ville de Mornay avec Madeleine et Basile, qu’il a sortis de leur condition de têtes de turcs à l’école primaire, et qu’il a abandonnés à la sortie du lycée après une série d’événements dramatiques au cours desquels il a laissé éclater toute la violence qu’il contenait en lui. 15 ans plus tard, ses deux anciens amis vont le repêcher dans son refuge d’ermite au fin fond des Pyrénées, lui disent qu’ils veulent l’aider alors qu’ils veulent l’enfoncer encore plus bas, enfin faire disparaître l’emprise qu’il exerce sur eux et leurs souvenirs.

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Price de Steve Tesich

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On a découvert Steve Tesich il y a deux ans, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont propulsé Karoo, immense roman publié au début des années 90, juste avant la mort de l’auteur, sur le devant de la scène. Fort de ce succès-surprise, la petite mais indispensable maison d’édition publiait cet automne Price, le premier roman de Tesich.

Ce hasard du calendrier éditorial nous force ainsi à lire l’oeuvre de Tesich à l’envers : le roman de la maturité avant l’oeuvre de jeunesse, le texte du crépuscule avant celui des grandes espérances. Il y a ainsi quelque chose de déstabilisant à découvrir dans Price une fraîcheur, une inspiration qu’on ne trouvait pas dans Karoo. Une quinzaine d’années seulement les sépare pourtant, et Tesich a déjà 40 ans quand paraît Price. Mais là où Saul Karoo courait vers une mort annoncée bien à l’avance, Vincent Price, lui, est à l’aube de sa vie. Fraîchement sorti du lycée, il s’apprête avec une inquiétude certaine à entrer dans l’âge adulte. Il va le faire en un été (le titre original, Summer Crossing, contient bien cette notion de franchissement) qui concentrera toutes les expériences les plus marquantes que l’on puisse imaginer : le premier amour, le premier deuil, la première rupture.

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The Discomfort Zone (La Zone d’inconfort) de Jonathan Franzen

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Il n’y a sans doute rien de plus banal que les sentiments éprouvés par chacun à l’adolescence. Tout le monde ou presque pourra y aller de sa petite anecdote montrant combien cette période lui a semblé être celle de la solitude, de l’incompréhension et de l’impression d’être foncièrement différent des autres. Ironiquement, le recul des années permettra de prendre conscience que cette expérience de la dissemblance est peut-être la chose la plus partagée au monde, et que deux stratégies seulement en découlent : forcer le trait et se démarquer des autres par tous les moyens possibles, ou s’astreindre à se fondre dans un moule stéréotypé pour obtenir l’approbation d’un groupe. Cette période incertaine se trouve au centre des mémoires de Jonathan Franzen, écrits entre ses deux derniers romans, Les Corrections et Freedom. Bien loin de l’auteur auréolé du National Book Award, Franzen retrouve ici le jeune adolescent à l’étroit dans la maison familiale du fin fond du Missouri, état du Midwest quelque peu conservateur. Les deux frères aînés sont partis le plus loin possible de parents étouffants qui ne comprennent pas leur mode de vie, laissant leur cadet sans modèle auquel se référer.

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Muette d’Eric Pessan

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Ne reste pas tout le temps dans mes pattes.

Ils l’ont voulu, ils vont l’avoir. Muette ne sera plus dans leurs pattes. A seize ans, elle a suffisamment renoncé, elle a suffisamment gardé le silence. Ses parents la considèrent comme quantité négligeable, comme un boulet à traîner ? Ils verront quand elle aura fugué, ça les fera peut-être même souffrir un peu – ça, ça lui ferait plaisir. Elle a tout organisé : les provisions, le jour du départ, le lieu où s’abriter – une grange abandonnée au beau milieu de la cambrousse, où personne n’aura l’idée de venir fouiller. Le jour J, tout se passe avec une simplicité qui a de quoi la rendre extatique. Quand le soir arrive, ça y est, elle est enfin seule.

Mais la solitude ne suffit pas à effacer tous les mots encaissés pendant seize ans. Ma pauvre fille, tu es folle. C’est dur d’avoir une enfant comme ça. Une ingrate. Une petite égoïste. Une menteuse. Elle aura notre mort. Les voix du père et de la mère de Muette se mêlent au récit, jusqu’à l’étouffement, brisant à chaque page la sensation de liberté que ressent la jeune fugueuse. Muette prend le contrôle de sa vie, mais elle est déjà détruite.

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