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La Physique des catastrophes de Marisha Pessl

papillons bleus - physique des catastrophes

« Papa disait toujours qu’il faut une sublime excuse pour écrire l’histoire de sa vie avec l’espoir d’être lu. »

L’excuse est toute trouvée pour Bleue Van Meer qui a toujours vécu sa vie en ayant en tête sa future autobiographie. Dès le début, sa vie est un roman, de la mort de sa mère dans un tragique accident de voiture jusqu’à ses interminables pérégrinations avec son père qui va chaque année d’université en université au gré des séminaires pour lesquels on le sollicite. Même son prénom, qu’elle tient d’un papillon, est éminemment romanesque.

Mais le grand événement, la sublime excuse, lui tombe dessus l’année de ses seize ans. Pour une fois, Bleue et son père restent toute une année au même endroit : Stockton, Caroline du Sud, ou Bleue va enfin découvrir la vie sur un campus, lier des amitiés non seulement avec d’autres camarades hyper-cultivés mais aussi avec sa prof de cinéma, la magnétique Hannah Schneider. Jusqu’à la catastrophe annoncée : la mort de cette dernière dans des circonstances nébuleuses.

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Purity de Jonathan Franzen

naufrage - claude joseph

Pip Tyler, de son vrai prénom Purity, ne sait pas très bien quoi attendre de la vie. Elle est plutôt intelligente, plutôt jolie, mais elle stagne dans un job de seconde zone. Ce qui l’empêche de prendre son envol, en dehors de son manque de confiance, c’est sa mère – control freak hypocondriaque salement possessive – et un crédit contracté pour ses études qui s’élève à plus de cent mille dollars. Si seulement elle pouvait retrouver son père, il serait sans doute en mesure de régler cette dette, mais sa mère le lui interdit. Par chance, après un énième échec avec un mec pourtant séduisant, voilà qu’on lui propose d’intégrer la société d’Andreas Wolf, qui mène en Amérique du Sud une entreprise semblable à WikiLeaks. Andreas en sait peut-être plus qu’elle ne le croit sur son père…

Je vous fais grâce de la présentation de tous les personnages de Purity, mais sachez que Jonathan Franzen nous fait le coup des personnages que tout sépare en apparence mais dont les liens vont être progressivement révélés. Soit : on ne peut pas dire que ce soit bien neuf, mais la maîtrise technique de Franzen est telle que cela n’a aucune importance. De fait, il se montre dans Purity au sommet de sa forme, alternant dans une éclatante construction les points de focale et multipliant les sauts dans le temps.

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L’Infinie Comédie de David Foster Wallace

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La difficulté qu’il peut y avoir à écrire un billet d’à peine plus de mille mots pour rendre compte d’un livre de 1500 pages n’a d’égale que la pression que l’on ressent à devoir parler d’un livre ultra-culte qui, en plus, mérite ce statut. Forcément, dans le cas de l’Infinie Comédie, on cumule. Mine de rien, j’attendais cette traduction depuis pas loin de dix ans (1) et sa sortie sans cesse repoussée (2) a fini par en faire une sorte de Graal littéraire que j’étais tout ému de commencer – pendant une semaine de vacances que j’avais peut-être posée, inconsciemment, rien que pour ça.

Un mois après, il est temps de rassembler un peu de courage et d’essayer de faire justice à ce grand livre, dans tous les sens du terme, et me voilà encore à trouver des moyens de repousser le moment de parler du texte. Il n’est pourtant pas, pour commencer, si difficile à résumer – ce qui est déjà assez extraordinaire pour une oeuvre de cette ampleur.

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Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.

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The Familiar, volume 1 de Mark Z. Danielewski

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Il était attendu de pied ferme, ce premier volume de The Familiar. C’est que Danielewski, après avoir sorti deux des romans les plus hallucinants des années 2000 – House of leaves et Only Revolutions – nous a laissés presque sans nouvelles pendant dix ans. Il y a bien eu la publication, il y a trois ans, d’un texte de 2005, The fifty-year Sword, où l’on retrouvait avec joie le goût de l’auteur pour les jeux avec la mise en page et la typographie dans un conte horrifique des plus convaincants ; mais cela n’avait rien de comparable avec l’attente suscitée par le projet The Familiar.

L’argument-choc, d’abord, c’est l’envergure du projet : si tout se passe bien, The Familiar comptera 27 volumes. Le premier, sous-titré One rainy day in may, est sorti au début du mois ; le deuxième est déjà en préparation et sortira chez Panthéon en octobre. Connaissant Danielewski, on peut imaginer que chacun des volumes sera d’une taille comparable au premier ; 27 fois 800 pages, donc : un monstre. On se demandait bien, donc, ce que Danielewski allait pouvoir raconter sur plus de 20.000 pages, et ses premières déclarations – ce serait l’histoire d’une petite fille qui trouve un chat – avaient de quoi intriguer. On en sait désormais un peu plus

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Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

les mendiants bruegel

Demande, et tu recevras est le dernier roman en date à intégrer le catalogue déjà fourni de Monsieur Toussaint Louverture, sous cette couverture en carton brut qui le rend reconnaissable entre tous. Milo Burke, son personnage principal, rejoint ainsi une liste d’hommes qui tombent, comme si c’était cela finalement le fil directeur de ce qui pourrait être une collection à part entière dans le catalogue de l’éditeur. Karoo, Mailman, les ouvrages d’Exley ne sont que cela : des récits de chute, plus ou moins grandioses, plus ou moins prophétiques.

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Les Corrections de Jonathan Franzen

flaubert ratures

« Toutes les familles heureuses se ressemblent ; mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon », écrivait Tolstoï. On pourrait aller plus loin et préciser que, dans une famille malheureuse, chaque membre l’est aussi à sa façon.

Prenons les Lambert, une famille originaire du Midwest. Les trois enfants, Gary, Chip et Denise, ont fui dès qu’ils l’ont pu Saint Jude, leur ennuyeuse petite ville natale. Gary, père de trois garçons, est en guerre ouverte avec sa femme, Caroline, qui cherche à la convaincre qu’il souffre de dépression. Chip s’est installé à New-York après avoir perdu son poste d’enseignant en université pour avoir couché avec une étudiante. Sans emploi, sans ressources, il peaufine éternellement un scénario inspiré de Shakespeare qui devrait lui assurer gloire et fortune. Denise, chef d’un grand restaurant à Philadelphie, se saoule de travail pour ne pas avoir à penser à sa vie sentimentale qui la pousse constamment vers des hommes mariés.

Pendant que chacun d’eux tente de mettre sa vie en ordre, leur mère, Enid, lutte au quotidien pour maintenir les apparences d’une famille fonctionnelle et heureuse. Tout en niant avec l’énergie du désespoir la maladie qui grignote petit à petit la lucidité de son mari, elle travaille ses enfants au corps pour qu’ils acceptent de passer un dernier Noël tous ensemble à Saint Jude. Après ce dernier petit bonheur, elle acceptera peut-être de mettre Alfred en maison médicalisée et de partir vivre à Philadelphie auprès de Gary et Denise.

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Seul dans le noir de Paul Auster

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Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le désert américain.

Suite à un accident de voiture qui le contraint la plupart du temps à garder le lit, August Brill s’est installé dans la maison de sa fille, Miriam, dans le Vermont, en compagnie également de Katya, la fille de Miriam.

Dans le silence de la maison, chacun lutte contre ses démons et tente d’oublier les évènements qui l’ont précipité dans une apathie sans issue : August porte le deuil de sa femme, Sonia, emportée par un cancer ; Miriam ne parvient pas à se remettre de son divorce, survenu cinq ans plus tôt ; Katya a vu son fiancé, Titus, se faire décapiter par ses preneurs d’otage en Irak, où il était parti combattre.

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10:04 de Ben Lerner

retour vers le futur foudre

« The Hassidim tell a story about the world to come that says everything there will be just as it is here. Just as our room is now, so it will be in the world to come; where our baby sleeps now, there too it will sleep in the other world. And the clothes we wear in this world, those too we will wear there. Everything will be as it is now, just a little different. »

Ce monde « un peu différent », le narrateur de 10:04 en fait l’expérience au quotidien. Depuis peu, il sait mettre des mots dessus, grâce aux médecins qui ont repéré chez lui une forme légère du syndrome de Marfan. Ben a une faible proprioception et est sujet à des épisodes d’agnosie. Plus simplement, il a des difficultés à appréhender l’espace et il lui arrive de ne plus comprendre à quoi servent les objets qu’il a entre les mains – comme on oublie le sens d’un mot à force de le répéter.

S’il n’y avait que ça, cela dit, tout irait bien. Mais la partie la plus importante du diagnostic est que, comme c’est fréquent chez les personnes atteintes du syndrome de Marfan, son aorte peut se rompre à tout moment.

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Fonds perdus de Thomas Pynchon

Aujourd’hui est un grand jour puisqu’une malédiction vient d’être brisée : n’écoutant que mon courage, je suis venu à bout des 400 pages de Fonds Perdus, terminant par la même occasion mon premier Thomas Pynchon. C’est la fin d’une longue série noire qui m’a vu baisser les bras face à V. (trois fois dont deux en anglais), The Crying of lot 49, Mason & Dixon, Contre-Jour et L’Arc-en-ciel de la gravité.

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En suis-je fier ? Un peu. Est-ce que j’ai aimé ça ? Pas vraiment. Est-ce que je recommencerai ? J’en doute. Est-ce que je suis plus avancé maintenant ? Oui, tout de même.

Car si je m’acharnais à ce point sur les romans de Pynchon, c’est que bien qu’ils me paraissent rébarbatifs au plus haut point, il est par ailleurs évident qu’ils représentent quelque chose d’important dans la littérature américaine contemporaine. Romans-monstres mêlant érudition et culture pop, aux structures ambitieuses et au style crépitant, terreau du roman postmoderne, ils ont tout pour me plaire. Je continue à penser que, peut-être, je ne suis pas prêt à rencontrer Pynchon et que ça viendra plus tard ; mais cette fois, je vais arrêter de me forcer à en commencer un chaque année ou presque.

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