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Les Prépondérants d’Hédi Kaddour

fazil howard hawks

Tunisie, années 20. La petite ville imaginaire de Nabhès, où vivent en assez bonne intelligence colons et natifs, est sur le point d’être bouleversée par la venue d’une équipe de tournage américaine venue chercher un peu d’exotisme à mettre en boîte. Avec le réalisateur, les acteurs et les techniciens qui arrivent en masse, c’est un grand vent de modernité qui va souffler sur Nabhès, ravivant au passage quelques tensions et permettant au jeune Raouf, fils de commerçant, d’accomplir son destin.

Voilà un roman dont j’aurais peut-être bien oublié de parler s’il n’avait pas finalement obtenu le Grand Prix du Roman de l’Acédémie Française de cette année, ex aequo avec 2084 de Boualem Sansal. Lu en septembre, aussitôt remisé dans un coin, il a bien failli passer aux oubliettes. Tout commençait pourtant très bien, et j’étais plutôt emballé, au bout de cent pages, par ce qui s’annonçait comme le récit hautement romanesque de la rencontre entre deux mondes que tout oppose, avec en prime une bonne dose de romance – Raouf, l’homme simple, face à Kathryn, l’étincelante icône hollywoodienne, rien que ça.

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Ici commence la nuit d’Alain Guiraudie

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A la fin du printemps 2013, en plein déferlement anti-mariage pour tous, Alain Guiraudie jetait un pavé dans le lac avec un très beau film qui parlait d’homosexualité mais sortait largement de la case « cinéma gay » dans laquelle on veut trop souvent cantonner ce genre de films. L’Inconnu du lac parlait d’amour, de désir et de solitude avec une liberté grisante. Une belle éclaircie que n’avaient pas réussi à assombrir les quelques esprits chagrins qui avaient fait censurer l’affiche du film à Versailles et Saint-Cloud.

C’est bien plus discrètement qu’Alain Guiraudie publie en cette rentrée littéraire son premier roman, Ici commence la nuit, sorte de pendant littéraire de l’Inconnu du lac. Plus libre encore qu’au cinéma, Guiraudie reprend les éléments de son film, les mélange, les réassemble et en profite pour les saupoudrer de quelques scènes un peu plus scabreuses, à peu près impossibles à montrer à l’écran – une des premières scènes, largement scatologique, pourra faire fuir plus d’un lecteur, et pas seulement à Versailles. Il serait cependant bien dommage de s’arrêter pour si peu.

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Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder

oona o'neill salinger chaplin

Dans le titre du dernier roman de Frédéric Beigbeder, beaucoup ont surtout entendu Salinger. Certains ont trouvé que, pour l’auteur de 99 francs, il était plutôt arrogant de se mesurer à celui de l’Attrape-coeurs. D’autres n’ont pas réfléchi bien longtemps et se sont exclamés que revenir sur la vie d’un des plus célèbres ermites du XXe siècle était une idée merveilleuse.

Malgré toute l’admiration que peut porter Beigbeder à Salinger, c’est pourtant bien Oona O’Neill, me semble-t-il, qui est le sujet de ce roman qui l’a occupé pendant quatre ans. C’est elle qui a l’honneur de figurer en premier dans le titre comme dans le roman, et c’est sa vie plus que celle de Salinger qui nous sert de fil rouge. Leur histoire est d’ailleurs brève : deux ans à peine, avant que Salinger ne s’engage dans l’armée pour participer à la Libération de la France et de l’Allemagne. Pendant son absence, Oona rencontre celui qui sera son mari pendant trente-quatre ans : Charlie Chaplin.

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Une putain de catastrophe de David Carkeet

zorba le grec

Au risque de répéter des évidences, commençons par un petit éloge : tout juste dix ans après leur création, on ne saurait plus se passer des éditions Monsieur Toussaint Louverture. Il devient même difficile de compter tous les auteurs de petits bijoux et de véritables chefs d’œuvre dénichés ces dernières années par la maison, de Juan Filloy à Steve Tesich en passant par Julien Campredon et Frederick Exley, avec par-dessus le marché une attention constante à l’objet-livre qui se fait bien trop rare ces temps-ci…

L’année dernière, cette petite équipe de génie a jeté son dévolu sur un roman de 1980 signé David Carkeet, Le Linguiste était presque parfait, dans lequel Jeremy Cook, linguiste exerçant dans un institut étudiant le développement du langage chez les nourrissons, se retrouvait à enquêter sur la mort suspecte d’un de ses collègues, avec pour seules armes ses connaissances en matière de double négation et d’énoncés performatifs. C’est ce même Jeremy Cook que l’on retrouve dans Une putain de catastrophe : peu après la faillite de son institut, le voilà qui retrouve du travail à l’agence Pillow, spécialisé dans les conseils aux couples qui battent de l’aile. Mais les conseillers Pillow ne sont pas des thérapeutes de couple comme les autres : ils sont là pour réapprendre aux époux à communiquer entre eux. Cook est donc envoyé par son nouveau patron chez les Wilson, un couple de Saint-Louis dont le mariage s’essouffle. Il devra passer quelques jours chez eux à les observer pour pouvoir corriger leurs petits travers, avec pour seul allié le Manuel Pillow, un recueil de conseils plutôt sibyllins.

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La Condition pavillonnaire de Sophie Divry

pavillons banlieue

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement.
Gustave Flaubert

 « Elle », c’est aussi bien Emma, que vous connaissez évidemment, que M.A., l’héroïne de la Condition pavillonnaire. Leur destin est le même : l’ennui. L’époque a changé, pourtant : M.A. est née dans les années 1950, dans un bourg de l’Isère, et toute sa vie aura pour cadre un monde en proie aux plus grands bouleversements.

Ca commence par mai 1968, qu’elle rate de peu, trop jeune d’un an ou deux, qui prépare le terrain de ses belles années estudiantines. Avec une excitation non dissimulée, M.A. quitte le foyer familial, théâtre d’une enfance banale mais heureuse, et s’installe à Lyon où elle entame des études d’économie pour la plus grande fierté de ses parents. M.A. découvre les cafés, les copains, les discussions qui durent jusqu’au lever du jour, rencontre Chloé, son amie un peu dévergondée, rêve d’un avenir brillant, du grand amour, de Paris… Puis vient François, le premier flirt, le premier baiser, la première fois ; et tout s’enchaîne. On se marie, on trouve un boulot – lui comme assureur, elle comme secrétaire -, on déménage. Loin de Paris, mais près des parents de chacun : c’est plus pratique. La vraie vie commence.

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L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt

lady chatterley

Mon premier contact avec Eric Reinhardt date, comme pour beaucoup de lecteurs, de 2007, avec la parution de Cendrillon. C’était la première fois que je m’intéressais de près à la rentrée littéraire, je ne savais pas vraiment à quel saint me vouer – j’ai d’ailleurs lu pas mal de daubes cette année-là – et une ou deux bonnes critiques avaient suffi à me décider pour ce roman qu’on disait extrêmement dense et ambitieux, articulé autour de quatre personnages, tous des avatars de l’auteur, des représentations des trajets qu’il aurait pu suivre si son destin avait été légèrement différent. Je l’avais refermé perplexe, pas certain d’avoir lu un brillant exercice d’autofiction ou un navet vain et prétentieux. Sept ans après, je l’ignore encore mais Cendrillon reste un roman auquel je pense régulièrement. Quand j’ai lu que Reinhardt sortait un nouvel opus pour cette rentrée 2014, je me suis donc dit qu’il était temps d’essayer de cerner un peu mieux le personnage.

Tout commence, justement, par Cendrillon et la lettre d’une lectrice qui l’a adoré. Charmé par la prose de la jeune femme, sous laquelle il devine un caractère compatible avec le sien et une séduisante capacité d’analyse, Reinhardt accepte de la rencontrer. Ils se verront deux fois et échangeront quelques mails. Bénédicte Ombredanne finira par disparaître complètement de la vie de Reinhardt, mais elle lui aura laissé auparavant la matière pour un nouveau roman.

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Et rien d’autre de James Salter

james salter

Votre attention s’il vous plaît : James Salter est de retour ! Si, si, allons, vous savez qui c’est ; c’est un des petits tours de magie classiques de la rentrée littéraire : hier personne ne le connaissait, aujourd’hui tout le monde a lu l’ensemble de son oeuvre et clame sans ciller qu’il l’a toujours considéré comme un génie, de la trempe d’Updike et de Roth. Moi-même je garde un souvenir ému de Solo Faces et de A sport and a Pastime dont j’ai lu les fiches Wikipédia avant d’écrire mon article. Et qu’un écrivain pareil n’ait pas publié de roman depuis 1979, n’est-ce pas incroyable ? Mais enfin, le voilà, à 89 ans et toutes ses dents, qui nous revient avec un des romans phares de la rentrée étrangère, dit-on : Et rien d’autre aux Editions de l’Olivier.

Réglons rapidement le compte de l’intrigue, très classique, qui suit un certain Philip Bowman de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 80. Philip est engagé dans la marine et participe à des opérations de grande ampleur qui mènent à la capitulation du Japon. Le retour à la vie civile est compliqué ; il reprend des études, veut devenir journaliste mais finit par se faire embaucher par une maison d’édition : pas si mal. Dans le même temps, il rencontre Vivian, qu’il épouse. Leur mariage fait long feu ; il y aura ensuite Christine, Ann, et quelques autres de passage, sans que Philip soit jamais tout à fait comblé.

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Emma de Jacques Boucher de Perthes

amour folie la fontaine

Je vous parlais en début de semaine de Jacques Boucher de Perthes, héros d’un roman de Christine Montalbetti, sorte de génial dilettante qui fut à la fois douanier, écrivain et premier théoricien de la préhistoire. J’étais un peu resté sur ma faim à la lecture de l’Origine de l’homme, et me voilà donc parti à la découverte du Boucher de Perthes romancier, grâce aux éditions José Corti qui ont exhumé dans le cadre de leur Collection Romantique Emma, un roman épistolaire publié en 1852. 

Emma étant apparemment, en littérature, un prénom maudit – celle de Jane Austen s’en tire certes plutôt bien malgré ses difficultés à comprendre ce qui se passe autour d’elle, mais je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler comment finit celle de Flaubert -, il ne faut pas s’attendre ici à un joli roman à l’eau de rose. Certes, la jeune héritière anglaise Emma de North*** est promise à un cousin éloigné, Jules de P*** dont elle est follement amoureuse, et bien qu’elle soit immensément fortunée, ce dernier l’épouse non pour son argent mais pour elle-même.  Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Emma n’était pas régulièrement victime d’accès de démence qui la poussent à attenter à sa vie ou à celle des autres.

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Le Théorème du homard de Graeme Simsion

Prenez un type socialement inadapté, et par là-même absolument incapable d’entretenir une relation suivie avec une femme – disons même, tiens, qu’il est presque puceau. Dotez-le de traits de caractère et de manies antipathiques, tout en le montrant de temps en temps sous un meilleur jour pour le rendre attachant. Il pourra par exemple être un esprit brillant ou se montrer régulièrement désireux d’améliorer ses capacités sociales. Un savant mélange des personnages de Woody Allen dans les années 70 et du Sheldon de The Big Bang Theory fera l’affaire si vous manquez d’inspiration.

Pendant que votre type mijote, prenez une fille tout aussi paumée, mais a priori totalement incompatible avec notre homme. Elle sera à l’aise en société mais craindra de s’engager en amour, refroidie par une rupture douloureuse ou l’exemple déchirant de ses parents. Elle sera quelque peu mal élevée, peu cultivée, aura la langue bien pendue et une légère tendance à la provocation.

Trouvez un prétexte pour les faire se rencontrer, alternez accrochages et moments d’intimité, adoucissez leurs personnalités par petites touches jusqu’à rendre envisageable une vie commune ; bisou, dispute, réconciliation, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Voilà, vous avez écrit votre comédie romantique.

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La Duchesse de Langeais d’Honoré de Balzac

duchesse de langrais 1941

Qui sont donc les Treize, cette société secrète déjà entraperçue dans Ferragus et qui donnent leur nom à ce que Balzac concevait comme une trilogie ? « Assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins », ils sont surtout des as de la discrétion : même dans les romans qui leur sont consacrés, ils n’apparaissent guère…

Voyez plutôt l’histoire de la Duchesse de Langeais, deuxième volume de cette trilogie : M. De Montriveau, fascinant personnage revenu de tout, officier glorieux de l’armée napoléonienne, explorateur des coins les plus reculés de l’Afrique, s’éprend d’Antoinette de Langeais, une duchesse dont l’esprit et la beauté sont loués dans tout Paris. Jouissant d’une grande liberté grâce à un mari absent et peu regardant, Antoinette va pouvoir se permettre de jouer pendant plusieurs mois au chat et à la souris avec Montriveau, qu’elle aime confusément mais à qui elle ne veut pas céder. Elle ne découvrira que bien tard, lorsque son déshonneur sera venu, qu’on ne se joue pas impunément d’un homme comme celui-ci.

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