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Des lions comme des danseuses d’Arno Bertina

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Vous ne connaissez sans doute pas Bangoulap, ni le pays bamiléké, cette région du Cameroun où se trouve cette petit ville. Et pourtant, vous avez peut-être admiré sans le savoir au musée du Quai Branly ou ailleurs des oeuvres qui en proviennent. Des oeuvres peut-être réalisées par les ancêtres du roi de Bangoulap, qui décide un jour de tenter quelque chose contre la spoliation des objets d’art africains par les pays occidentaux.

Le raisonnement est simple : puisque les oeuvres qui sont exposées au musée du Quai Branly appartiennent au patrimoine de son peuple, pourquoi lui et ses sujets devraient-ils payer le droit d’entrée ? Les bamilékés veulent la gratuité, ou bien il faudra rendre les oeuvres. La demande est accueillie avec quelques ricanements, mais la question de la restitution des oeuvres spoliées par les colons et les explorateurs, bien qu’elle n’ait jamais été traitée avec beaucoup de sérieux mais plutôt comme une vague promesse agitée de temps en temps pour huiler la diplomatie internationale, ne fait pas rire tout le monde. Après une petite bataille administrative, la gratuité est proposée. De toute façon, combien de bamilékés feront le déplacement jusqu’aux quais de la Seine pour visiter le musée ? Quantité négligeable, et problème réglé.

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The Ecliptic de Benjamin Wood

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A quelques encablures de la côte turque se trouve un paradis pour auteurs en mal d’inspiration. Portmantle, lieu tenu secret, coupé du monde, où peintres, écrivains ou musiciens peuvent se retirer le temps qu’ils souhaitent, le temps de se recentrer sur leur art, loin du tumulte du monde, à la seule condition d’être coopté par un ancien résident.

Knell, jeune artiste peintre faisant face à une crise artistique majeure après avoir été propulsée en quelques expositions sous les feux de la rampe, ne sait plus exactement quand elle est arrivée à Portmantle, et depuis combien de temps elle tente d’y réaliser son grand oeuvre. Contrairement à la plupart des résidents, qui viennent se ressourcer quelques mois seulement, elle habite Portmantle depuis plusieurs décennies, tout comme McKinney, Pettifer et Quickman – un architecte, une dramaturge et un romancier – avec qui elle passe l’essentiel de son temps. Tous les quatre ne savent même plus vraiment ce qu’ils cherchent à accomplir. L’arrivée d’un nouveau pensionnaire énigmatique, Fullerton, pourrait réveiller le feu sacré en eux.

On retrouve Benjamin Wood pour la deuxième fois, après le Complexe d’Eden Bellwether, qui avait remporté un joli succès en France. Les thématiques de The Ecliptic ne sont d’ailleurs pas bien éloignées de celles de ce premier roman : la principale différence est qu’on parlera ici plutôt de peinture, et non plus de musique.

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Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès

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J’ai déjà expliqué il y a quelques temps ma fascination pour les baleines, à l’occasion de ma lecture de La Baleine dans tous ses états de François Garde. Il était donc impossible pour moi de rater le petit livre que Nicolas Cavaillès a publié au printemps aux Editions du Sonneur, et qui se propose – en apparence tout du moins – de répondre à une question lancinante : pourquoi les baleines sautent-elles, de manière irrégulière et imprévisible, hors de l’eau ?

Le titre ne porte pas de point d’interrogation bien que cette question ne soit toujours pas tranchée : les baleines sautent hors de l’eau sans que cela réponde à une nécessité biologique – puisque remonter calmement à la surface leur suffit à respirer – ni qu’on ait pu identifier une dimension sociale ou ludique dans ces sauts.

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Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.

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Excelsior d’Olivier Py

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Mais est-ce que les tombes ne sont pas toujours fausses, qu’elles soient en marbre ou en carton ? Les tombes essayent de donner une idée de la mort, plus exactement essayent de faire de la mort une idée, elles idéalisent le cycle de la décomposition et schématisent les monstruosités cadavériques, les cimetières nous apprennent que la mort est tout sauf naturelle. Il le savait déjà du désir sexuel qui n’est qu’une littérature répétitive, mais c’est le calme du couple main dans la main cherchant à déchiffrer les noms effacés qui lui apprend que la mort est aussi une invention des lettres. On ne meurt pas à la lettre pas plus que la lettre ne meurt, on a créé un monde de rimes pour que la mort soit quelque chose et non pas un corps inerte, un corps décomposé, un corps exsangue. La mort n’est ni silencieuse, ni noire ni prédatrice ni ricanante, le deuil est tout cela, et le deuil est ce que nous connaissons de la mort dans le prisme désemparé de la littérature.

Ouf. Rien que ça. Ce que ça peut inspirer, tout de même, la vue d’un cimetière dans une maison hantée de fête foraine. C’est impressionnant. On aurait besoin de respirer un coup, après ça, mais non, il nous reste à passer dans la salle des enfers, ressortir devant un manège qui clignote et klaxonne, des gens qui hurlent dans un grand huit, et enfin on pourra accompagner deux personnages dans un café. Mais qu’on ne s’attende pas à ce qu’Excelsior reprenne le fil d’une narration plus classique : pour chacun de ces éléments, même le plus insignifiant, Olivier Py a une réflexion philosophico-artistique à faire.

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What I loved (Tout ce que j’aimais) de Siri Hustvedt

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Leo Hertzberg est critique et professeur d’histoire de l’art, notamment reconnu pour son essai A Brief History of Seeing in Western Painting, consacré à la place du regard dans la peinture classique et moderne. Au terme d’une riche carrière et d’une vie personnelle mouvementée et marquée par le sceau du deuil, le voilà frappé par un dernier drame, dont la cinglante ironie est évidente : touché par la DMLA, Leo perd la vue. Au centre de son champ de vision se déploie une tache sombre qui l’empêche de reconnaître ceux qu’il a aimés et d’étudier les tableaux qui l’ont ému.

Sa seule ressource, désormais, est sa mémoire. Leo est capable de convoquer mentalement tout un catalogue d’oeuvres picturales qui lui permet de continuer à exercer tant bien que mal son métier. Il procède de même pour tous les êtres qu’il ne peut plus voir : sa femme Erica, son fils Matt ou encore son ami de toujours, l’artiste Bill Wechsler. What I loved est en premier lieu le récit d’une vie traversée par la perte et le deuil. De la famille laissée en arrière dans l’Allemagne d’Hitler à la perte des êtres les plus chers, Leo apprend à composer avec l’absence.

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BD : La Traversée du Louvre de David Prudhomme

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On a beaucoup entendu parler l’année dernière des derniers ouvrages publiés par Futuropolis en association avec le musée du Louvre : l’Art du chevalement de Loo Huy Phang et Philippe Dupuy et le Chien qui louche d’Etienne Davodeau. En attendant d’avoir entre les mains ces deux titres très alléchants, je me suis rabattu sur une autre publication de Futuropolis/Louvre Editions, sortie plus discrètement en 2012 : La Traversée du Louvre de David Prudhomme.

Avec 12 kilomètres de galeries – on nous l’indique dans les quelques pages de statistiques en annexe -, l’idée d’une traversée du Louvre a quelque chose d’aventureux : c’est déjà une petite épopée et la couverture semble nous lancer sur cette piste. Avec sa chapka et son sac à dos, examinant un cartel comme on examine une carte, le personnage principal de la Traversée du Louvre, qui n’est autre que l’auteur, semble en pleine campagne d’exploration. On fait difficilement plus mythique que le Louvre, avec ses fantômes de rois de France qui hantent les antichambres, ses sarcophages qui semblent faire revivre l’Egypte ancienne, son côté labyrinthique qui laisse supposer que quelque part se cache un Minotaure.Il y a bien des chemins à emprunter pour raconter une Traversée du Louvre et curieusement, David Prudhomme n’en emprunte aucun.

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