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Profession du père de Sorj Chalandon

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L’enfance d’Emile Choulans n’a rien d’un long fleuve tranquille. Entre un père violent, mythomane et paranoïaque et une mère soumise et résignée aux accès de folie de son mari, les moments de répit sont rares. Emile peut se réveiller un jour pour découvrir que Tom, son prétendu parrain américain, lui a adressé une lettre l’engageant à défendre sa patrie, ou bien se retrouver embobiné dans des embrouilles visant à menacer de mort un défenseur de l’Algérie libre. Même pour un gamin de douze ans, les évènements se succèdent à une vitesse difficile à avaler ; mais jouer les complices est le meilleur moyen de rester proche d’un père insaisissable, et d’éviter ses coups.

Alors Emile fait ce qu’on lui demande, dépose des lettres anonymes dans des boîtes aux lettres inconnues, tague OAS sur tous les murs de la ville, se prend même tellement au jeu qu’il embarque avec lui Luca, un jeune pied-noir qui n’a rien demandé. Au risque de se retrouver pris au piège dans des affaires de grandes personnes.

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D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

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Delphine de Vigan a eu fort à faire en 2011. Non seulement le roman qu’elle a consacré à sa mère s’est vendu à 800.000 exemplaires, mais elle a de plus reçu le prix Fnac du roman, le prix Renaudot des lycéens et le prix des lectrices Elle. A la clé, une tournée promotionnelle interminable et un nombre incalculable d’interviews, dédicaces et rencontres avec des lecteurs. De quoi lessiver n’importe qui.

Une fois le tourbillon un peu calmé, reste à se poser une question, celle que lui posaient presque tout les lecteurs : « que peut-on écrire après ça ? » C’est là qu’entre en scène L., une jeune femme rencontrée à une soirée chez des amis, dont l’admiration pour l’auteure est d’abord suffisamment flatteuse pour cimenter une amitié naissante, avant de devenir légèrement menaçante…

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Un amour impossible de Christine Angot

L’autre soir, des amies à dîner, je discute avec l’une d’entre elles, qui s’intéresse assez peu à l’actualité littéraire mais est en train de lire, plutôt par hasard, le nouveau Angot. Ca lui plaît ; la rencontre, la différence de classe, le style n’est pas si mal et elle y trouve des réflexions intéressantes. Je veux faire mon malin : « Oui, mais c’est con, on connaît la fin ; encore et toujours l’inceste… »

Qu’avais-je fait ! Je parlais peut-être avec la dernière lectrice d’Angot en France qui ne savait pas encore le fin mot de l’histoire. Enorme spoiler, donc, qui m’a fait rire tant il me paraissait improbable qu’on ait pu échapper à cet évènement ressassé avec tant d’application, mais pour lequel je m’excuse encore si jamais cette amie me lit…

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La Place d’Annie Ernaux

Annie Ernaux fait partie des grandes figures de la littérature actuelle autour desquelles on s’écharpe encore : faisant déjà figure de classique pour certains en raison de sa démarche autobiographique novatrice et systématique, ses oeuvres sont considérées par d’autres comme des textes banals et racoleurs. Il était temps que je me fasse un avis et j’ai choisi pour cela la Place, publié en 1984, et qui reste emblématique de l’oeuvre d’Ernaux, notamment car il fut son premier grand succès, couronné par le prix Renaudot.

Dans la Place, Annie Ernaux évoque son enfance à Yvetot, où ses parents tiennent un bar-épicerie. Bien qu’il s’agisse d’un récit autobiographique, le personnage principal n’est pas, à proprement parler, l’auteure elle-même mais son père. Le processus d’écriture est déclenché par la mort de celui-ci, et revient sur sa vie, son ascension sociale surtout, lui qui est le premier de sa lignée à pouvoir acheter les murs dans lesquels il habite et qui, de simple ouvrier, devient le gérant de sa petite entreprise, à laquelle il dédie tous ses efforts et sacrifie sa santé.

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L’Autofictif d’Eric Chevillard

Sept ans ! Sept ans qu’Eric Chevillard met quotidiennement à jour son blog conçu au départ comme une récréation dans le processus lent et ardu que constitue la rédaction d’un roman. Sept ans que, chaque jour, émergent trois petites perles de sagesse absurde, soit un peu moins de 8000 à l’heure actuelle. On n’osera pas poser une question aussi naïve que « mais où va-t-il chercher tout ça ? », mais il faut tout de même avouer que l’exercice force le respect.

Fidèle lecteur des aventures de l’autofictif depuis ma découverte de Chevillard – ce fut avec l’Auteur et moi, en 2012, bientôt suivi par de nombreux autres – j’ai enfin acheté le premier volume de ces pensées et j’ai passé les fêtes à m’en délecter. C’est à la fois le plaisir d’être en terrain connu – Chevillard a ses obsessions, ses marottes – et celui d’être surpris à chaque page par un des esprits les plus agiles à l’oeuvre aujourd’hui.

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Comment être quelqu’un ? de Sheila Heti

Margaux Williamson - House for a head

Sheila tente d’écrire une pièce. L’histoire de deux couples, les Oddi et les Sing, qui ont chacun un enfant de douze ans, Jenny pour les premiers, Daniel pour les seconds. Quand Daniel disparaît pendant leurs vacances à Paris, ce n’est curieusement pas Mme Oddi qui sombre dans une crise délirante, mais Mme Sing, qui prend conscience de la vacuité de son existence. A l’hôtel, elle sort sa flûte. Personne, chez les Oddi, ne sait qu’elle joue de la flûte. Elle joue très bien, d’ailleurs. Et soudain, elle n’a plus envie de jouer de la flûte. Ou plutôt, elle ne voudrait plus faire que ça, mais seule, sans public.

 Tout ça n’a aucun sens, bien sûr. L’objectif de Sheila était pourtant simple : écrire une pièce autobiographique. Mais sa vie n’arrête pas de changer.  Il lui faut pourtant bien achever : la pièce est une commande, et la troupe qui doit la jouer s’impatiente. Heureusement, son amie Margaux, artiste peintre, va finir par l’inspirer. Petit à petit, ce sont leurs conversations qui vont devenir le noyau de la pièce à écrire. Ce n’est évidemment pas un hasard si Comment être quelqu’un ? est découpé en cinq actes et si une bonne partie des dialogues sont présentés comme un texte théâtral, didascalies incluses. La genèse de la pièce devient la pièce à mesure que Sheila parvient à rassembler les fragments de sa vie et à forger sa personnalité, en tant qu’être et en tant qu’auteur.

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J’ai perdu tout ce que j’aimais de Sacha Sperling

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Vers dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai eu une longue période Bret Easton Ellis. J’ai commencé, si je me souviens bien, par Moins que zéro, et j’ai tout lu dans la foulée, jusqu’à Lunar Park – son dernier, à ce moment-là. Lunar Park, l’apothéose, dans lequel Ellis revient sur tous ses romans précédents, sur ce qui les a nourris, jusqu’à se faire engloutir par les fantômes de ses propres fictions. Un roman brillant, que je tiens encore pour un des plus importants du début de notre siècle. Si à cette époque-là j’avais eu la prétention d’écrire un roman, secoué par cet auteur qui m’ouvrait les portes de la littérature américaine contemporaine, j’aurais sans doute fait un sous-Moins que zéro, plein de jeunes gens oisifs et blasés, de scènes de violence et de visions paranoïaques. Heureusement, je ne me suis jamais pris pour un écrivain. Et malheureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Sacha Sperling, lui, a décidé d’être écrivain. En 2009, Mes illusions donnent sur la cour fait pas mal de bruit ; il n’a que dix-huit ans, Beigbeder le compare à Sagan, le roman contient une bonne dose de sexe et de violence, et il paraît même qu’il est en partie autobiographique :  une très bonne recette pour faire frémir les journalistes au moment de la rentrée littéraire. L’ombre d’Ellis plane sur cette histoire qui met en scène la jeunesse dorée du 6e arrondissement (tout le monde ne peut pas vivre à Los Angeles) ; Sperling revendique son influence. Un deuxième roman suit, avec un accueil plus mitigé. Il est temps pour Sacha Sperling d’écrire son Lunar Park. Une réécriture sous forme de thriller crépusculaire de sa propre vie, un exorcisme sans concession de ses démons qui le verra flirter avec la mort, tout ça. C’est un sacré programme quand on n’a que vingt-trois ans.

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Paris-Brest de Tanguy Viel

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Louis n’a que 20 ans mais sa vie a déjà tout d’un roman. Entre sa grand-mère qui a hérité de dix-huit millions de francs d’un vieillard dont elle a été la dame de compagnie pendant trois ans, sa mère qui depuis soupçonne la femme de ménage d’en avoir après le magot, son père qui a détourné les fonds du club de foot brestois, son frère devenu footballeur professionnel et dont l’homosexualité est un secret de polichinelle, il en a, des choses à raconter.

Mais pour oublier un peu tout ça, Louis a commencé par fuir à Paris après s’être occupé de sa grand-mère pendant quelques années, tandis que le reste de sa famille s’était exilée dans le Languedoc. Lorsque tout ce petit monde rentre au bercail, Louis cherche à échapper à sa mère, pour qui il n’a jamais été à la hauteur. Mais lui aussi cache un secret digne d’un feuilleton, et comme exutoire il a choisi l’écriture : lorsqu’il rentre à Brest pour le réveillon de Noël, en 2000, il emporte dans sa valise une petite bombe à retardement, son « roman familial » dans lequel il a consigné toutes les petites mesquineries et les grandes arnaques de chacun.

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