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Escal-Vigor de Georges Eekhoud

saint sébastien

Parmi les bonnes raisons de lire Escal-Vigor de Georges Eekhoud, la première est certainement sa place un peu particulière dans l’histoire littéraire, puisque ce classique oublié fut le premier roman francophone (voire européen, mais mes sources semblent diverger) à intégrer au coeur de son intrigue une relation homosexuelle entre deux hommes (pour les femmes, ce fut d’après Guy Ducrey Mademoiselle Giraud ma femme d’Adolphe Belot, en 1870). Pour être plus précis, Escal-Vigor raconte la relation idéalisée entre Henry de Kehlmark, châtelain de l’Escal-Vigor, fraîchement revenu sur ses terres – situées dans une contrée imaginée, inspirée des Pays-Bas -, et de Guidon Govaertz, fils du bourgmestre du cru.

C’était en 1899, et une telle audace valut bien évidemment dans la foulée un procès à George Eekhoud, au terme duquel il fut cependant acquitté.

Ce pourrait être une simple curiosité de l’histoire des lettres, une note de bas de page dans les manuels sur la littérature du XIXe, mais Escal-Vigor est loin de se limiter à cela. Paru à la charnière du siècle, dans le courant d’un naturalisme finissant, le roman d’Eekhoud évoque plus le Huysmans d’après la rupture avec le cercle de Médan que Zola.

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Contre la pudibonderie ambiante : une relecture de Zazie dans le métro de Raymond Queneau

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Marceline haussa les épaules.
– Eh bien vêtez-vous.
– Vêtissez-vous, ma toute belle. On dit: vêtis-sez-vous.
Marceline s’esclaffa.
– Vêtissez-vous! vêtissez-vous! Mais vous êtes nul. On dit: vêtez-vous.
– Vous ne me ferez jamais croire ça.
Il avait l’air vexé.
– Regardez dans le dictionnaire.
– Un dictionnaire ? mais j’en ai pas sur moi de dictionnaire. Ni même à la maison. Si vous croyez que j’ai le temps de lire. Avec toutes mes occupations.
– Y en a un là-bas (geste).
– Fichtre, dit-il impressionné. C’est que vous êtes en plus une intellectuelle.
Mais il bougeait pas.
– Vous voulez que j’aille le chercher? demanda doucement Marceline.
– Non, j’y vêts.(…) Voyons voir… vésubie… vésuve… vetter… véturie, mère de Coriolan… ça y est pas.
– C’est avant les feuilles roses qu’il faut regarder.(…)
– Merde, c’est d’un compliqué… Ah! enfin, des mots que tout le monde connaît… vestalat… vésulien… vétilleux…euse… ça y est! Le voilà! Et en haut d’une page encore. Vêtir. Y a même un accent circonchose. Oui: vêtir. Je vêts… là, vous voyez si je m’esprimais bien tout à l’heure. Tu vêts, il vêt, nous vêtons, vous vêtez… vous vêtez… c’est pourtant vrai… vous vêtez… marant… positivement marant… Tiens… Et dévêtir?… regardons dévêtir… voyons voir… déversement… déversoir… dévêtir… Le vlà. Dévêtir vé té se conje comme vêtir. On dit donc dévêtez-vous. Eh bien, hurla-t-il brusquement, eh bien, ma toute belle, dévêtez-vous! Et en vitesse! A poil! A poil !

Halte-là, mon gaillard ! « A poil », vous avez bien dit « à poil » ? Mais dites, c’est qu’on en a coffré pour moins que ça ! « A poil, ma toute belle », c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres, bientôt on lira « à poil la maîtresse » et, oh ben oui, ben oui, « à poil le président directeur général » ! Des esprits pervers y ont peut-être même déjà pensé !

Voilà, mon sang n’a fait qu’un tour en lisant ces quelques phrases extraites du chapitre 15 de Zazie dans le métro.Il va falloir à Paris qu’on atterrisse et qu’on réalise que des gens comme ce Monsieur Queneau non seulement écrivent des tombereaux d’immondices, mais que ceux-ci sont recommandés pour faire la classe.

Parce que Zazie dans le métro, qu’est-ce que c’est ? Vous êtes-vous posé la question avant de le mettre entre les mains de vos enfants ? Déjà, le métro, il est en grève tout le long du roman, si bien que Zazie n’y met pas le pied. C’est dire si on peut se fier aux écrivains. Et puis, qu’est-ce que c’est que ces histoires, une petite fille habillée comme un garçon qui vient passer le week-end chez son oncle à la sexualité douteuse, qui passe à deux doigts de se faire peloter par tout ce que Paris compte de satires ? Jusqu’où ira-t-on ?

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