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Le Caillou de Sigolène Vinson

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Un caillou, c’est ce que voudrait devenir la narratrice du roman de Ségolène Vinson. Pour ne plus rien sentir, pour ne plus subir le passage du temps, pour enfin cesser de s’ennuyer. Elle qui a été enseignante un temps se laisse aller depuis qu’elle a pris la décision de démissionner. Comme allergique au contact humain, elle se solidifie peu à peu chez elle.

Jusqu’à sa rencontre avec Monsieur Bernard, un drôle de vieillard qui vit au-dessus de chez elle. Rapprochement rapide entre deux êtres plus très adaptés à la vie. Monsieur Bernard occupe sa retraite à sculpter. Il est convaincu que la narratrice pourra être le modèle de son chef d’oeuvre.

Lorsque Monsieur Bernard meurt avant d’avoir achevé son projet, la narratrice part sur ses traces, en Corse où il passait toutes ses vacances, convaincue que se trouvent là-bas les réponses aux questions qu’elle se pose sur lui. Elle y trouve bien plus : un travail, de nouvelles relations, une raison d’être. C’est le cadeau que lui a fait Monsieur Bernard avant de mourir.

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Le Puits d’Iván Repila

le renard et le bouc

Tout au fonds d’un puits de sept mètres de profondeur perdu au milieu de la forêt, deux jeunes garçons tentent de survivre. Face à la faim, le froid, la sécheresse puis les inondations, ils ne peuvent compter que sur leur soutien mutuel, et sur leur seul espoir : celui de sortir de ce piège. Alors, peut-être, comprendrons-nous comment ils s’y sont retrouvés…

De ce postulat assez abstrait, qui ne peut littéralement que tourner en rond, Ivan Repila tire un conte oppressant, qui fait ressentir physiquement l’étouffement des deux enfants. Dans un style qui mêle un réalisme cru à un onirisme torturé, Repila ne nous épargne rien, de la dégustation des mouches qui infestent le cadavre d’un oiseau tombé du ciel aux glissements par à-coups dans un délire claustrophobe.

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L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk

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Il y a fort longtemps, dans les forêts d’Estonie, les hommes et les animaux vivaient en harmonie. La langue des serpents, comprise par tous, servait de dialecte commun. Les hommes n’avaient qu’à siffler pour se faire comprendre des ours, des cerfs et des vipères. Quelques mots suffisaient pour qu’un lièvre ou un élan accoure auprès d’un homme et se laisse tuer pour lui servir de repas et, planant au-dessus de cet immense paradis terrestre, la Salamandre, un reptile légendaire « vaste comme la forêt », protégeait tous les Estoniens.

Les habitants de la forêt vivaient en autarcie, sans être troublés par la course du monde. Mais peu à peu, des moines et des hommes de fer ont débarqué sur ses côtes, apportant les progrès de la civilisation chrétienne. La Salamandre a décimé les premières vagues, mais au fur et à mesure que certains habitants de la forêt cédaient aux sirènes de l’agriculture et de l’élevage et fondaient les premiers villages, son pouvoir s’est amoindri. Lorsque commence le roman d’Andrus Kivirähk, seul Leemet, un jeune garçon éduqué à l’ancienne par son oncle Vootele, parle encore correctement le langage des serpents tandis que tous les autres Estoniens perdent petit à petit leurs liens avec les habitants de la forêt.

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Le Noyau d’abricot et autres contes de Jean Giono

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Quand on essaie de donner une vue d’ensemble de l’oeuvre de Jean Giono, on trouve généralement commode de dessiner deux grandes périodes que tout opposerait : il y aurait d’un côté les romans des années 30, depuis Colline jusqu’au Chant du monde, des romans dans lesquels la nature occupe une place écrasante, au fond plutôt humaniste voire un brin naïfs ; de l’autre, les romans plus sombres de l’après-guerre, parmi lesquels Un roi sans divertissement occupe la place la plus importante et où la question de l’homme est centrale. Cette classification hâtive ne résiste évidemment pas à l’examen attentif de l’oeuvre de Giono, extrêmement diverse mais finalement toujours reconnaissable à des fils conducteurs solides.

Les quatre contes sélectionnés par Grasset pour figurer dans le Noyau d’abricot, tous écrits dans les années 20, illustrent bien cette constance de Giono à travers les styles : même si le genre choisi ici, celui du conte oriental inspiré des Mille et une nuits qui sont alors le livre de chevet du jeune écrivain, semble nous éloigner radicalement des terres arpentées dans le Hussard sur le toit ou Regain. On y trouvera pourtant des échos des plus intéressants avec l’oeuvre ultérieure de Giono.

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Le voleur d’enfants de Jules Supervielle

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Même si je connaissais Jules Supervielle, dont j’ai lu il y a quelques années les très beaux recueils Gravitations et Débarcadères, j’ignorais complètement qu’il avait écrit autre chose que de la poésie. Tomber sur un de ses romans à la bibliothèque a donc immédiatement attisé ma curiosité et je l’ai emprunté sans hésiter. Pour la petite histoire, et puisque je me suis renseigné depuis Supervielle a écrit plusieurs romans et recueils de nouvelles, et même quelques pièces de théâtre… Qui seront peut-être le sujet d’un prochain article ; mais pour l’heure voyons ce Voleur d’enfants dont le titre annonce l’essentiel : le colonel Philémon Bigua, originaire d’Amérique du Sud, dont la femme est stérile, est pourtant à la tête d’une tribu de trois garçons. Le roman commence lorsqu’il s’apprête à en voler un quatrième, presque sous les yeux de sa nounou, devant un grand magasin parisien.

Le nouveau venu découvre avec nous les us de sa nouvelle famille, et la révolte laisse vite place à une certaine joie : la vie que lui offre le colonel est en tous points meilleure à celle qu’il vivait avec sa mère. Car Bigua ne vole pas des enfants au hasard : un peu comme les d’Hubières de Maupassant, il se considère comme un bienfaiteur qui arrache les enfants à une destinée funeste, que ceux-ci vivent avec des parents peu aimants ou soient livrés à eux-mêmes et obligés de vivre dans la rue.

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Monde sans oiseaux de Karin Serres

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Petite Boîte d’Os est venue au monde dans un petit village nordique, au bord d’un grand lac qui pourvoit à tous les besoins de la communauté mais peut se révéler meurtrier lorsque ses eaux montent. Elle grandit entre son père pasteur, sa mère attentionnée et son frère taquin jusqu’à la brutalité, trouve l’amour en la personne d’un ancien villageois revenu d’un voyage de plusieurs années, lui donne un petit garçon… Monde sans oiseaux est son histoire, de sa naissance à la fin de sa vie, et celle de son univers, proche du nôtre mais nimbé d’onirisme.

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Muette d’Eric Pessan

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Ne reste pas tout le temps dans mes pattes.

Ils l’ont voulu, ils vont l’avoir. Muette ne sera plus dans leurs pattes. A seize ans, elle a suffisamment renoncé, elle a suffisamment gardé le silence. Ses parents la considèrent comme quantité négligeable, comme un boulet à traîner ? Ils verront quand elle aura fugué, ça les fera peut-être même souffrir un peu – ça, ça lui ferait plaisir. Elle a tout organisé : les provisions, le jour du départ, le lieu où s’abriter – une grange abandonnée au beau milieu de la cambrousse, où personne n’aura l’idée de venir fouiller. Le jour J, tout se passe avec une simplicité qui a de quoi la rendre extatique. Quand le soir arrive, ça y est, elle est enfin seule.

Mais la solitude ne suffit pas à effacer tous les mots encaissés pendant seize ans. Ma pauvre fille, tu es folle. C’est dur d’avoir une enfant comme ça. Une ingrate. Une petite égoïste. Une menteuse. Elle aura notre mort. Les voix du père et de la mère de Muette se mêlent au récit, jusqu’à l’étouffement, brisant à chaque page la sensation de liberté que ressent la jeune fugueuse. Muette prend le contrôle de sa vie, mais elle est déjà détruite.

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