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Sur la scène intérieure de Marcel Cohen

Ce qu’on appelle le devoir de mémoire est devenu depuis quelques années un prétexte à littérature essentiel. On ne compte plus les romans mettant en scène des personnages partant à la recherche de traces de leurs parents, grands-parents, tantes, grands-oncles envoyés dans les camps de la mort. Les romanciers les plus audacieux racontent même directement la vie dans les camps, sans utiliser le prisme du souvenir. C’est presque devenu un genre à part entière, et cela donne lieu à une production des plus inégales, où les véritables perles sont rares – notamment parce qu’il est difficile de se mesurer à la parole des survivants, qui nous ont laissé des textes d’une puissance inégalable. J’ai parfois même l’impression que cette vague est contre-productive, dans la mesure où elle banalise notre vision des camps de concentration (voir par exemple Kinderzimmer de Valentine Goby).

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Le Météorologue d’Olivier Rolin

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«  Le trente juillet 1937, le « nabot sanguinaire » Nikolaï Iéjov, commissaire du peuple aux Affaires intérieures, avait signé l’ordre opérationnel n°00447 du NKVD déclenchant ce paroxysme de violence politique qui allait durer seize mois et rester dans l’Histoire sous le nom de « Grande Terreur », par opposition avec la Terreur qu’on pourrait dire normale, qui était jusque là le régime quotidien. Pendant ces seize mois terribles de la Iéjovchtchina, environ sept-cent-cinquante mille personnes sont fusillées (une moyenne de mille six cents exécutions par jour pendant les derniers mois de 1937), et à peu près autant envoyées dans les camps. »

Parmi ces sept-cent-cinquante mille morts, Olivier Rolin en a choisi un, rencontré si l’on peut dire au cours d’un de ses voyages en Russie. Un condamné inconnu, un parmi tant d’autres, dont l’histoire n’a que peu de points remarquables, mais qui s’est présenté à lui par le biais de la correspondance échangée avec sa femme et sa fille, un ensemble de lettres comportant des dessins d’animaux, des herbiers, des devinettes, comme autant d’instantanés tendres et colorés arrachés à l’horreur du camp des îles Solovki dans lequel il a passé quatre ans avant d’être abattu à l’été 1937. Alexéï Féodossévitch Vangengheim n’est certes pas n’importe qui. Dans les années 30, il est considéré comme un météorologue important, un des plus savants d’URSS. Ses recherches constituent une avancée certaine dans le domaine. Mais ce n’est pas là l’important : l’important, c’est sa condamnation, fondée sur du vent, et les années de camp.

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Kinderzimmer de Valentine Goby

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Il faut des historiens pour rendre compte des évènements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais: l’instant présent.

Cette phrase, c’est l’héroïne de Kinderzimmer qui la prononce, soixante ans après sa sortie du camp de Ravensbrück. Elle semble aussi définir la démarche de Valentine Goby qui prend ici à bras le corps un des sujets les plus difficiles qui soient.

Ce qui a disparu à jamais, tout d’abord, c’est Ravensbrück lui-même. Pas d’archives, peu de bâtiments encore debout. Tout ce qui reste, ce sont les fragiles témoignages des survivants – des survivantes, devrait-on dire, car Ravensbrück accueille presque exclusivement des femmes. Des témoignages qu’il est évidemment important de sauvegarder. Valentine Goby, après avoir découvert l’existence d’une Kinderzimmer, une chambre réservée aux soins des nourrissons, dans le camp, a rencontré nombre d’anciens déportés et s’attache ici à leur rendre hommage en suivant Mila. Celle-ci est enceinte lorsqu’elle arrive à Ravensbrück. Déportée politique, elle traduisait pour les alliés des codes sous forme de partitions. Elle va passer un an dans le camp, où son enfant verra le jour.

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