7

Le Chardonneret de Donna Tartt

chardonneret-fabritius

La vie de Theo Decker vole en éclats un beau matin dans un musée New-Yorkais. Alors qu’il découvre une exposition autour de maîtres de la peinture flamande avec sa mère, férue d’histoire de l’art, une bombe explose. Sa mère trouve la mort. Lui ressort du musée, hébété, avec sous le coude une toile d’une immense valeur qu’il n’avait pas vraiment l’impression de voler, mais plutôt de protéger : le Chardonneret de Carel Fabritius. A mesure qu’il tente de reconstruire sa vie, et jusqu’à l’âge adulte, ce tableau ne cessera de le hanter.

On a évidemment tout lu sur le Chardonneret de Donna Tartt et l’édition Abacus que j’ai achetée ne permet à aucun moment d’oublier le torrent d’éloges qui a accompagné sa sortie. Pour un peu, on ne distinguerait plus le chardonneret lui-même au milieu des blurbs et autres citations d’articles de presse. « A masterpiece », dit le Times, « Astonishing », clame le Guardian, « A triumph », s’incline Stephen King. Sans compter ce gros macaron « Winner of the Pulitzer Price for Fiction 2014″… Comment voulez-vous ne pas être déçu avec un horizon d’attente pareil ?

Lire la suite

4

L’Ascendant d’Alexandre Postel

PsychoMother

Aujourd’hui, papa est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

Ca pourrait commencer comme ça. Le narrateur de l’Ascendant apprend au début du roman la mort de son père, pratiquement perdu de vue depuis des années. Malgré l’air contrit de tous ceux qui l’entourent – c’est-à-dire pas grand monde -, il ne peut accueillir la nouvelle qu’avec une certaine indifférence. Ce n’est que lorsqu’il se rendra dans la maison de son père pour y faire du tri et qu’il découvrira un terrible secret dormant dans la cave qu’il prendra la mesure de ce qui lui arrive.

Lire la suite

2

[Musique] Sufjan Stevens – Carrie & Lowell

suf

Si l’arrivée du printemps vous donne envie de vous extasier sur les bourgeons qui éclosent, les oisillons qui pépient dans leurs nids et sur tout ce qui renaît à mesure que les jours rallongent, je préfère vous calmer tout de suite : Sufjan Stevens est de retour avec son huitième album pour vous rappeler que tout cela va mourir bientôt. Et vous aussi, d’ailleurs.

Avouez que vu comme ça, ça fait envie. Mais Sufjan n’est pas juste un gros rabat-joie ; Carrie & Lowell, qui sort demain, est avant tout sa manière à lui de composer avec le décès de sa mère – Carrie -, survenu en 2012, et avec les sentiments confus qui en découlent.

Lire la suite

5

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Andre-MASSON-Le-Labyr

Bien que je ne sois pas le plus assidu des lecteurs de la blogosphère littéraire, il m’a été impossible de rater, l’année dernière, le véritable phénomène qu’a été Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Pendant plusieurs mois, il m’a semblé le voir chroniqué absolument partout, et au moment où je commençais à l’oublier, il a resurgi dans bon nombre de classements de fin d’année. Difficile de résister, donc, quand je suis tombé dessus sans même le chercher à la bibliothèque.

Du sujet, j’avais compris l’essentiel : Simon Limbres est un jeune homme qui décède brutalement, bêtement, dans un accident de la route. Simon n’est pas attaché, il percute le pare-brise tête la première. A son arrivée à l’hôpital, il est déjà en mort cérébrale. Réparer les vivants est son histoire, mais aussi celle de ses parents et de leur valse hésitation au moment de décider si, oui ou non, ils laisseront les médecins recueillir ses organes afin qu’ils permettent à d’autres, des inconnus, de survivre.

Lire la suite

8

Price de Steve Tesich

holden-caulfields-new-york-a-catcher-in-the-rye-trip

On a découvert Steve Tesich il y a deux ans, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont propulsé Karoo, immense roman publié au début des années 90, juste avant la mort de l’auteur, sur le devant de la scène. Fort de ce succès-surprise, la petite mais indispensable maison d’édition publiait cet automne Price, le premier roman de Tesich.

Ce hasard du calendrier éditorial nous force ainsi à lire l’oeuvre de Tesich à l’envers : le roman de la maturité avant l’oeuvre de jeunesse, le texte du crépuscule avant celui des grandes espérances. Il y a ainsi quelque chose de déstabilisant à découvrir dans Price une fraîcheur, une inspiration qu’on ne trouvait pas dans Karoo. Une quinzaine d’années seulement les sépare pourtant, et Tesich a déjà 40 ans quand paraît Price. Mais là où Saul Karoo courait vers une mort annoncée bien à l’avance, Vincent Price, lui, est à l’aube de sa vie. Fraîchement sorti du lycée, il s’apprête avec une inquiétude certaine à entrer dans l’âge adulte. Il va le faire en un été (le titre original, Summer Crossing, contient bien cette notion de franchissement) qui concentrera toutes les expériences les plus marquantes que l’on puisse imaginer : le premier amour, le premier deuil, la première rupture.

Lire la suite

3

Mécanismes de survie en milieu hostile d’Olivia Rosenthal

marais glacé de cocyte - gustave doré

Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder.

C’est sur cette note d’intention qui sonne comme un avertissement que s’ouvre Mécanismes de survie en milieu hostile. Le fait qui va revenir tout au long des cinq chapitres qui composent le roman est de ceux que quiconque voudrait tenir à distance et oublier par tous les moyens possibles : la disparition d’une soeur. Par l’écriture, Olivia Rosenthal cherche à l’enrober, le voiler, l’occulter si possible. C’est précisément ce travail qui rend l’évènement plus insoutenable encore.

Lire la suite

5

What I loved (Tout ce que j’aimais) de Siri Hustvedt

Print

Leo Hertzberg est critique et professeur d’histoire de l’art, notamment reconnu pour son essai A Brief History of Seeing in Western Painting, consacré à la place du regard dans la peinture classique et moderne. Au terme d’une riche carrière et d’une vie personnelle mouvementée et marquée par le sceau du deuil, le voilà frappé par un dernier drame, dont la cinglante ironie est évidente : touché par la DMLA, Leo perd la vue. Au centre de son champ de vision se déploie une tache sombre qui l’empêche de reconnaître ceux qu’il a aimés et d’étudier les tableaux qui l’ont ému.

Sa seule ressource, désormais, est sa mémoire. Leo est capable de convoquer mentalement tout un catalogue d’oeuvres picturales qui lui permet de continuer à exercer tant bien que mal son métier. Il procède de même pour tous les êtres qu’il ne peut plus voir : sa femme Erica, son fils Matt ou encore son ami de toujours, l’artiste Bill Wechsler. What I loved est en premier lieu le récit d’une vie traversée par la perte et le deuil. De la famille laissée en arrière dans l’Allemagne d’Hitler à la perte des êtres les plus chers, Leo apprend à composer avec l’absence.

Lire la suite

0

Waterloo Necropolis de Mary Hooper

lecointre

La rue était étroite et humide, et l’air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l’étalage consistait en un tas d’enfants qui criaient à qui mieux mieux, malgré l’heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c’est-à-dire la lie de l’espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces. De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres se vautraient dans la boue ; et parfois on voyait sortir avec précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont, selon toute apparence, les intentions n’étaient ni louables ni rassurantes.

Voilà ce que découvre l’Oliver Twist de Dickens lorsqu’il arrive à Londres pour la première fois. Cette triste description, qu’on pourrait retrouver quasiment à l’identique dans tous les romans de Dickens, c’est le quotidien de Grace et Lily Parkes, deux orphelines qui tentent de survivre dans leur quartier miteux en revendant pour quelques pennies des bottes de cresson achetées le matin au marché. Après la mort de leur mère, Grace, la cadette, s’est vue contrainte de veiller sur son aînée, trop simple pour se débrouiller seule. Pleine de ressources, elle a toujours réussi à la protéger, même quand elles ont dû quitter la maison de charité où un inconnu les a forcé à partager leur lit. Mais l’hiver qui arrive s’annonce particulièrement rude : l’argent se fait rare et la pension où elles habitaient une petite chambre à deux ferme soudain ses portes, rachetée par un homme d’affaires qui veut détruire le bâtiment délabré pour construire des logements plus rentables. Grace et Lily avaient pourtant de grandes espérances : leur mère leur a toujours dit que leur père ne les avait quittées que pour aller faire fortune en Amérique, et qu’il reviendrait les chercher dès que ce serait chose faite. En attendant que leur rêve prenne forme, Grace doit accepter une offre d’emploi peu habituelle : elle sera pleureuse d’enterrement pour Mr et Mrs Unwin, un couple sans scrupules qui a bâti sa fortune sur le commerce de la mort.

Lire la suite

2

Les Oubliés de Christian Gailly

051129c_040

Je n’avais jamais lu de roman de Christian Gailly, auteur pourtant réputé qui nous a quittés à 70 ans en octobre dernier. Cette lacune est désormais réparée puisque je viens de terminer un de ses derniers romans, Les Oubliés. Ca fait toujours drôle de découvrir un auteur juste après son décès, d’autant plus quand, comme ici, le roman traite de sujets douloureux comme la vieillesse, l’oubli et la mort.

Plus précisément, ces oubliés dont parle le titre, ce sont ces personnalités plus ou moins célèbres à une époque qui ont soudain disparu des radars. Deux journalistes, Albert Brighton et Paul Schooner, en ont fait leur fonds de commerce : ils rencontrent et interviewent des artistes perdus de vue. Ils appellent leurs escapades aux quatre coins de la France des « missions ». Lorsqu’ils partent interviewer Suzanne Moss, une ancienne violoncelliste, ils ignorent que cette mission sera leur dernière. Car Paul va trouver la mort dans un bête accident de voiture, remettant en question l’avenir d’Albert.

Lire la suite