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Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès

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J’ai déjà expliqué il y a quelques temps ma fascination pour les baleines, à l’occasion de ma lecture de La Baleine dans tous ses états de François Garde. Il était donc impossible pour moi de rater le petit livre que Nicolas Cavaillès a publié au printemps aux Editions du Sonneur, et qui se propose – en apparence tout du moins – de répondre à une question lancinante : pourquoi les baleines sautent-elles, de manière irrégulière et imprévisible, hors de l’eau ?

Le titre ne porte pas de point d’interrogation bien que cette question ne soit toujours pas tranchée : les baleines sautent hors de l’eau sans que cela réponde à une nécessité biologique – puisque remonter calmement à la surface leur suffit à respirer – ni qu’on ait pu identifier une dimension sociale ou ludique dans ces sauts.

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Ligne et Fils d’Emmanuelle Pagano

Laurence Bruxelle-Montamat - au fil de l'eau

Jusque-là, en bouclant la ceinture de sécurité, je ne savais pas que j’avais affaire à l’eau, à l’eau vive. Je n’imaginais pas la torsion du fil, et pour elle le bruit sans relâche, la vapeur, les odeurs bouillies, la soif toujours plus grande des brins de soie. Pourtant, la torsion est tapie dans ce réflexe anodin. De mon siège à la ceinture, les fils élastiques accompagnent mes mouvements. Ils ne sont pas seulement dans ma voiture. Si je me blessais, ils se nicheraient à l’intérieur de l’armoire à pharmacie, si je voulais courir à l’aise, ou faire de la musculation, ils déborderaient de mon sac de sport. Je ne fais aucun effort physique, je laisse s’amollir mon âge, mais les fils de la fabrique se glissent dans mes chaussures et jusque dans mes sous-vêtements, ils forment une gaine permanente bordant mon corps et facilitant mes gestes. Aujourd’hui, grâce au diesel d’abord, puis à l’électricité, plus besoin d’eau bien sûr pour tordre les fibres, des fibres qui ne sont plus en soie, plus besoin de cocons, mais le souvenir des rivières soudain je l’entends quand j’entends le clic de la ceinture bouclée. Un souvenir qui reste contenu entre deux rives, mais qui excède de loin la mémoire de mon corps, un souvenir de plus de cent ans. J’ai bouclé ma ceinture pour aller au chevet de mon fils à l’hôpital, et je pense à l’eau, je pense au fil. En suivant la rivière, c’est toute ma généalogie que je déroule pendant le trajet.

Ce premier paragraphe suffit à saisir quel est le projet d’Emmanuelle Pagano dans Ligne et Fils. Ligne, comme le nom de famille de la narratrice et comme la rivière qui alimente la fabrique de fil de soie de ses grands-parents ; Fils, comme ces fils justement, mais aussi comme l’enfant dont notre narratrice a été séparée car elle était incapable de s’en occuper convenablement. Dans un système de boucle inextricable, ces deux termes renvoient à l’idée de lignage, et c’est bien là le sujet principal de ce qui est annoncé comme le premier volume d’une Trilogie des rives.

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Requin de Bertrand Belin

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Dans le contre-réservoir de Grosbois, un lac artificiel à proximité de Dijon, un homme est en train de se noyer. Pas de faux suspense, sa mort est imminente, une mort stupide, provoquée par une simple crampe qui l’a harponné loin du rivage, trop loin pour être vu ou entendu par Peggy et Alan, sa femme et son fils, trop occupés de toute façon à se rassasier de soleil, ou par n’importe quel autre baigneur venu profiter du lac.

L’homme se noie : quelques minutes en suspension, entre deux eaux, quelques instants qui suffisent à ce que sa vie défile devant ses yeux. Une poignée de flashs plutôt, parsemés de réflexions tout à fait accessoires, la petite mécanique de la pensée ne se grippant jamais tout à fait.

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Déluge d’Henry Bauchau

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Florence est malade. On ne sait pas bien de quoi, d’où, mais en tout cas elle est convaincue qu’elle va mourir d’ici un ou deux ans grand maximum. Une maladie grave, donc, genre leucémie. Elle pourrait se tourner vers la médecine, Florence, mais non, elle prend la décision la plus évidente qui soit, celle qu’on prendrait tous : elle démissionne, quitte Paris et va s’installer dans un petit port du sud de la France. Parce qu’il est bien connu qu’un peu de soleil, ça soigne tout. Ou peut-être parce qu’au moins, si elle doit vraiment mourir, elle aura vécu ses dernières années à siroter du rosé et à manger de la bouillabaisse en terrasse – tout ça n’est pas clair.

Seulement, un petit grain de sable va se glisser dans l’engrenage : il s’appelle Florian. En fait c’est son nom de famille puisqu’il s’appelle Flocon Florian (ben oui, et alors ?), mais ça n’a aucune espèce d’importance. Lui non plus n’a pas été épargné par la vie. On ne va pas se mentir, il est même un peu fêlé, le pauvre homme. Artiste peintre de son état, il a quitté Paris lui aussi pour retrouver un peu de tranquillité d’esprit. Ce qui n’a que très moyennement fonctionné puisque quand Florence le rencontre, il est en train de brûler une de ses toiles à proximité de dizaines de barils de pétrole qui transitent par le port. Car Florian ne supporte pas que d’autres que lui posent leur regard sur ses oeuvres ; il préfère donc les détruire. Mais la présence de Florence, qu’il reconnaît instantanément comme une semblable, va lui permettre petit à petit de dépasser ce complexe ; en s’épaulant l’un l’autre, ces deux oisillons tombés du nid vont apprendre à voler (c’est beau).

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Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) de Jerome K. Jerome

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A partir du moment où trois hommes se trouvent dans un bateau, il semble inévitable que l’un ou l’autre tombe à l’eau. Alors, quand des empotés comme George, Harris et Jerome entreprennent de partir une quinzaine de jours sur la Tamise, encombrés qui plus est de Montmorency, le fox-terrier de Jerome, il ne faut pas s’attendre qu’ils restent au sec bien longtemps. Car ils ont beau s’y connaître en canotage, se moquant volontiers des rameurs du dimanche qui pullulent sur le fleuve, leur maladresse n’a d’égale que leur malchance qui pousse les avirons ou les arceaux de leur tente à se révolter contre eux.

Ce qui devait être une agréable mise au vert loin de la pénible agitations de Londres devient ainsi rapidement une lutte de tous les instants, heureusement ponctuée d’accalmies qui donnent l’occasion aux trois amis de se remémorer des anecdotes issues de croisières passées ou de leur vie mondaine.

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Le Vieil Homme et la mer d’Ernest Hemingway

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Au moment de combler une vieille lacune et d’ouvrir le Vieil Homme et la mer, je me demandais pourquoi, de tous les romans d’Hemingway, il reste le plus connu, le plus étudié – dès le collège -, le plus cité. Moi qui suis entré dans la littérature d’Hemingway par ses brillants commencements, c’était avec excitation que je me plongeais dans ce court roman de la fin de sa vie, m’attendant à un monument – il faut bien cela pour faire de l’ombre à des chefs d’oeuvre comme l’Adieu aux armes ou le Soleil se lève aussi.

L’histoire, tout le monde la connaît : un vieux pêcheur, Santiago, lutte pendant plusieurs jours avec un espadon d’une taille remarquable – de quoi faire mentir tous ceux qui, au village, prétendent que le vieux ne vaut plus rien. Le combat est rude, mais l’homme prend finalement le dessus sur l’animal. Il n’en ramènera cependant presque rien : quelques lambeaux de chair, le sabre de son nez et une queue majestueuse ; le reste est dévoré en chemin par les requins qui prennent la petite barque d’assaut, attirés par le parfum du sang.

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Les faibles et les forts de Judith Perrignon

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Ca commence comme un roman social d’une banalité à mourir. Nous sommes en Louisiane en 2010, et les membres d’une famille afro-américaine prennent la parole les uns après les autres. Il y a Mary Lee, la grand-mère qui a connu la ségrégation et a fui le climat délétère du Sud des Etats-Unis pour s’installer à Detroit mais est revenue lorsque sa fille, Dana, s’y est installée. Il y a les cinq enfants de cette dernière, nés de trois pères différents ; Carlos, le plus âgé, qui a sombré dans l’alcool après être revenu d’Afghanistan, Marcus, qui commence à trafiquer à droite à gauche et à attirer l’attention de la police, Déborah, qui vient de faire l’amour pour la première fois et se sait enceinte, Jonah qui aimerait juste que ses grands frères lui parlent un peu plus, et Vickie qui n’est encore qu’un bébé.

Trafics, alcoolisme, descentes de police, misère du quotidien… Judith Perrignon esquisse le portrait de la part la plus obscure de l’Amérique de manière assez caricaturale, et la polyphonie ne parvient pas à donner du souffle à cette première partie, d’autant plus qu’à part lors de quelques passages plus lyriques dans la bouche de Mary Lee, elle peine à adapter son style à la voix de chaque personnage. Ajoutez à cela le saupoudrage d’expressions en anglais qui semble être la marque obligatoire du roman français qui parle des USA (ici, on nous donne du « Oh, boy » à tout bout de champ), et vous avez un début de roman bien pénible. Bien m’en a pris de ne pas décrocher malgré tout, car la suite du roman sort des sentiers battus et relève le niveau.

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L’Enchantement des lucioles de Valérie Tordjman (pastiche)

Suite à l’article d’hier, j’ai fouillé dans mes tiroirs pour retrouver ce petit texte écrit après la lecture du précédent roman de Valérie Tordjman, L’Enchantement des lucioles. Pour être honnête, j’ai peu de souvenirs de ce livre (l’histoire d’une femme qui traverse les mers pour retrouver ses racines, je crois), je sais seulement qu’il m’avait fortement déplu et que j’avais trouvé amusant de faire cette pastiche-chronique qui ne parlera certainement qu’aux (rares) lecteurs de cet ouvrage. Que les autres m’excusent de cette parenthèse…

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Le Convoi de l’eau d’Akira Yoshimura

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Sur les bords de la rivière K, un hameau va être englouti par un lac artificiel nécessaire à l’alimentation d’une centrale hydroélectrique. Le village, de tous temps, est resté coupé du monde et n’a été découvert qu’une fois le projet de barrage lancé. Il abrite une poignée d’habitants qui vivent dans des maisons couvertes de mousse, en autarcie, et selon des traditions perdues depuis longtemps. Qui se souciera donc de ces quelques âmes forcées à l’exil ? Personne, excepté peut-être un des ouvriers envoyés sur place pour réaliser les premiers les premiers travaux : sondage du sous-sol, creusement de tunnels à la dynamite. Pourtant, au début du roman, l’incompréhension est de mise entre ces deux mondes. Les ouvriers, plutôt rustres, brutaux, ne comprennent pas l’hostilité des habitants du hameau, ces êtres quasi-fantômatiques qu’ils ne peuvent apercevoir que de loin, drapés dans d’amples vêtements blancs qui se confondent avec la brume qui envahit constamment cette vallée humide. Ils sont même tentés de rire lorsque le souffle de la dynamite fait s’effondrer le tapis de mousse qui recouvre les toits des maisons et que les villageois s’efforcent sans raison apparente de le replanter. A quoi cela rime-t-il, puisque le village va être détruit ?

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