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La Répudiée d’Eliette Abecassis

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Rachel, la narratrice de la Répudiée, s’estime des plus heureuses. Son mariage a été arrangé par ses parents, certes, mais elle n’aurait pas pu tomber mieux : entre Nathan et elle, la distance respectueuse s’est très vite muée en tendresse puis en un amour et un attachement sincère. Mais dix ans après leur mariage, Nathan et Rachel n’ont toujours pas réussi à faire d’enfants. La loi du Talmud, qui considère la procréation comme le corollaire indispensable du mariage, autorise Nathan à répudier sa femme pour fonder un autre foyer. S’il hésite en raison des liens qui l’unissent à Rachel, son rabbin est plus catégorique et l’encourage à mettre fin à ce mariage infructueux.

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Le Roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod

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On me dit jolie, turbulente, ambitieuse. J’ai grandi dans un château posé sur la lande et je porte un prénom dont l’origine divise les poètes. Aliénor : Alaha an Nour, Dieu est lumière, en hommage à l’Espagne musulmane que mon Aquitaine a toujours aimée. Elienenn, en gaélique, qui signifie l’étincelle. Eleos en grec, « compassion ». Leneo pour le latin, « adoucir ». Il faut se méfier des mots. Ils racontent n’importe quoi. Mon prénom est un monde et personne n’y laisse son empreinte. Ni Dieu ni roi.

Dans le grand roman de l’Ancien Régime émergent quelques figures féminines. Le fait est déjà rare, mais il est encore moins courant qu’on les considère de manière positive. Le plus souvent, leurs liens avec le pouvoir sont décrits comme troubles – ce sont des épouses ou des maîtresses qui mènent un roi ou un duc à la baguette et tirent les ficelles dans l’ombre. Au mieux, on admire leurs talents de manipulatrices, comme Madame de Maintenon. Au pire, on les imagine un peu sorcières, comme Catherine de Médicis.

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Ce sont des choses qui arrivent de Pauline Dreyfus

L’homme a des endroits de son pauvre coeur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient.

Cette citation de Léon Bloy, inscrite en exergue de Ce sont des choses qui arrivent, colle à merveille au parcours de Natalie de Sorrente, jeune duchesse qui, au cours de la seconde guerre mondiale, va vivre une chute vertigineuse. Descendante de la maison Lusignan, enorgueillie de quelques gouttes de sang royal, mariée à un descendant de la grande noblesse napoléonienne, Natalie n’a que faire de la guerre – tout juste regrette-t-elle d’être contrainte à vivre dans sa résidence secondaire cannoise tant que la situation n’est pas stabilisée à Paris. De juifs, elle ne connaît guère qu’un ancien prétendant qu’elle n’a pas croisé depuis des années, et quelques domestiques. Natalie a de toutes façons d’autres chats à fouetter : elle vient de tomber enceinte d’une brève relation extra-conjugale. Ce sont des choses qui arrivent, lui disent ses amies…

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La Peau de l’ours de Joy Sorman

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Dans le précédent roman de Joy Sorman, Comme une bête, il était question d’un garçon-boucher passionné par la sensualité cruelle de son métier, fasciné par la viande et le sang mais aussi par les animaux destinés à l’abattoir avec lesquels il entretenait une relation ambiguë, presque amoureuse. Au point de s’identifier à eux et de basculer dans une animalité oubliée. Comme une bête était un texte étonnant et détonant, loin d’être évident, mais dont se dégageait une force indéniable. Pour cette rentrée, Joy Sorman nous propose de faire le trajet inverse : après Pim, le boucher devenu bête, notre narrateur sera un ours un peu trop humain.

Un ours, ou plutôt plusieurs : né dans une atmosphère de légende médiévale de l’union contre-nature d’un ours et d’une femme enlevée et violée, notre narrateur sera tour à tour la propriété d’un montreur d’ours qui écume les foires de France, d’un amateur de combats d’animaux sauvages du Nouveau Monde, d’un cirque spécialisé dans les freaks et d’un zoo de la deuxième moitié du XXe siècle, tous parlant d’une seule voix. A travers ce narrateur multiple, c’est toute l’histoire de la relation entre l’homme et l’ours qui se dessine.

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La Condition pavillonnaire de Sophie Divry

pavillons banlieue

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement.
Gustave Flaubert

 « Elle », c’est aussi bien Emma, que vous connaissez évidemment, que M.A., l’héroïne de la Condition pavillonnaire. Leur destin est le même : l’ennui. L’époque a changé, pourtant : M.A. est née dans les années 1950, dans un bourg de l’Isère, et toute sa vie aura pour cadre un monde en proie aux plus grands bouleversements.

Ca commence par mai 1968, qu’elle rate de peu, trop jeune d’un an ou deux, qui prépare le terrain de ses belles années estudiantines. Avec une excitation non dissimulée, M.A. quitte le foyer familial, théâtre d’une enfance banale mais heureuse, et s’installe à Lyon où elle entame des études d’économie pour la plus grande fierté de ses parents. M.A. découvre les cafés, les copains, les discussions qui durent jusqu’au lever du jour, rencontre Chloé, son amie un peu dévergondée, rêve d’un avenir brillant, du grand amour, de Paris… Puis vient François, le premier flirt, le premier baiser, la première fois ; et tout s’enchaîne. On se marie, on trouve un boulot – lui comme assureur, elle comme secrétaire -, on déménage. Loin de Paris, mais près des parents de chacun : c’est plus pratique. La vraie vie commence.

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La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch

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Sortez les fouets et les cordes, le billet d’aujourd’hui va faire mal. Ou va vous faire du bien, selon vos penchants. Avez-vous déjà rêvé d’être ligoté aux pieds d’une femme-déesse prête à faire de vous tout ce dont elle a envie ? Pas moi, mais cela ne m’a pas empêché d’apprécier la Vénus à la fourrure, court roman qui se présente comme le catalogue des fantasmes de Sacher-Masoch et qui a largement contribué à définir ce qu’est le masochisme.

La déesse s’appelle ici Wanda. Séverin, notre narrateur, la rencontre par hasard dans un hôtel est est aussitôt fasciné par sa beauté de marbre. Elle sera sa Vénus, archétype de la femme cruelle et égoïste qui domine ses amants et ne se veut guidée que par le plaisir de ses sens. Wanda hésite pour commencer, mais comprend bien vite que jouer à la dominatrice sera le seul moyen de garder auprès d’elle l’homme dont le charme l’a troublée. Les deux amants signent un contrat stipulant que Séverin devient l’esclave de Wanda, qui obtient droit de vie et de mort sur lui, qui devra se faire passer pour son valet afin de rendre son humiliation plus grande. La seule contrepartie : elle devra porter, le plus souvent possible, des fourrures pour stimuler l’imaginaire sexuel de son esclave.

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Un paradis trompeur d’Henning Mankell

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Il paraît qu’Henning Mankell a écrit une excellente série de romans policiers, les Wallender. Il paraît aussi que son précédent roman, Les Chaussures italiennes, était un petit chef d’oeuvre. Mais moi, savoir qu’un auteur a écrit essentiellement des polars et, en bonus, un bouquin dont le titre pourrait être celui d’un article dans Elle, ça m’inquiète plus qu’autre chose. Alors, quand j’ai vu Un paradis trompeur parmi les nouveautés de ma bibliothèque, j’ai longuement hésité avant de me dire que, bon, au moins je saurais à quoi m’en tenir – il s’agit quand même de l’auteur suédois qui a le plus de succès à l’international, ça peut servir d’avoir un avis.

Donc j’ai parcouru – je n’ose dire que j’ai lu, vu la vitesse à laquelle j’ai passé les cent dernières pages – l’histoire d’une dénommée Hanna, qui doit quitter le foyer familial au début de l’hiver 1903, car la famine guette. Elle est envoyée en ville, à la recherche de parents qu’elle ne trouvera jamais. Grâce à son protecteur, elle s’embarque sur le Lovisa comme cuisinière et, sur la route de l’Australie, elle rencontre Lundmark, qui devient son mari. Et qui meurt deux mois plus tard. Bouleversée, elle profite d’une escale en Afrique pour s’enfuir. Là, elle deviendra presque par hasard la patronne de l’hôtel O paraiso, dont les clients viennent rarement dans le seul but de dormir. Un paradis trompeur s’inscrit donc dans le genre assez prisé du grand destin de femme.

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A qui la faute ? de Sophie Tolstoï

leon et sophie tolstoi

Suite à la publication en 1891 de la Sonate à Kreutzer, un court roman de son mari Léon dont je parlais il y a quelques jours, Sophie (ou Sofia) Tolstoï écrit son seul et unique roman : A qui la faute ? Celui-ci se veut une réponse au texte très pessimiste de Tolstoï et est construit en miroir par rapport à celui-ci : l’histoire est presque la même, celle d’un couple dont le mariage va se révéler désastreux, se concluant par la mort de l’épouse, malgré l’amour qui unissait au départ les deux conjoints. Mais si Tolstoï permettait au mari de livrer à la première personne sa vision de l’histoire, Sophie va plutôt adopter le point de vue de la femme, Anna. Logique, puisqu’elle semblait considérer que le roman de son mari était inspiré par leur relation à eux.

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La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï

sonate à kreutzer tolstoi

Quand on traverse la Russie en train, mieux vaut avoir de quoi s’occuper ou bien tomber sur des voisins à la langue bien pendue. Le narrateur de La Sonate à Kreutzer a beaucoup de chance de ce côté là puisque dès le début de son voyage s’engage une conversation entre les passagers de son compartiment, et le sujet abordé semble inépuisable : l’amour. On s’étonne de l’augmentation du nombre de divorces, on se félicite du recul des mariages arrangés, on loue l’amour comme dans une charmante pastorale. Mais voilà qu’un malotru, qui depuis le début du voyage n’a produit qu’un bruit étrange entre le râle et le ricanement, vient jeter un froid en prétendant que l’amour n’existe pas, qu’il n’est qu’une attraction physique éphémère. Et qu’il en sait quelque chose, puisqu’il a tué sa femme.

Sonnés par cette révélation, une bonne partie des voyageurs s’éclipsent. Chez le narrateur, la curiosité l’emporte : il veut entendre l’histoire de cet homme. Qui ne se fait pas beaucoup prier. Pour ne pas dévoiler toute l’intrigue, disons qu’il s’est marié pour fuir une vie de débauché qui avait fini par le dégoûter mais que, dès la lune de miel, ses relations avec son épouses se sont dégradées. Après la naissance de plusieurs enfants, l’amour a laissé la place au ressentiment et  la haine qui alimentent une jalousie délirante, laquelle conduira au meurtre annoncé dès le départ.

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Kinderzimmer de Valentine Goby

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Il faut des historiens pour rendre compte des évènements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais: l’instant présent.

Cette phrase, c’est l’héroïne de Kinderzimmer qui la prononce, soixante ans après sa sortie du camp de Ravensbrück. Elle semble aussi définir la démarche de Valentine Goby qui prend ici à bras le corps un des sujets les plus difficiles qui soient.

Ce qui a disparu à jamais, tout d’abord, c’est Ravensbrück lui-même. Pas d’archives, peu de bâtiments encore debout. Tout ce qui reste, ce sont les fragiles témoignages des survivants – des survivantes, devrait-on dire, car Ravensbrück accueille presque exclusivement des femmes. Des témoignages qu’il est évidemment important de sauvegarder. Valentine Goby, après avoir découvert l’existence d’une Kinderzimmer, une chambre réservée aux soins des nourrissons, dans le camp, a rencontré nombre d’anciens déportés et s’attache ici à leur rendre hommage en suivant Mila. Celle-ci est enceinte lorsqu’elle arrive à Ravensbrück. Déportée politique, elle traduisait pour les alliés des codes sous forme de partitions. Elle va passer un an dans le camp, où son enfant verra le jour.

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