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La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat

magritte compagnons de la peur

Pour un stage effectué au début de l’année, j’ai été conduit à m’intéresser à la littérature en persan, dont l’histoire atypique trouve ses racines dans une abondante production de poésie du XIIe au XIVe siècle. Longtemps jugée inégalable, celle-ci a conduit les auteurs iraniens et afghans à rester jusqu’à la fin du XIXe dans l’ombre de modèles quasiment déifiés comme Férdowsî, auteur du Shâh Nâmeh, une épopée de plus de 60 000 vers. Son renouveau n’a eu lieu qu’au début de l’époque moderne, notamment sous l’impulsion d’une poignée d’auteurs qui ont introduit la forme romanesque en Iran.

Tête de file involontaire de ce renouveau de la littérature persane, Sadegh Hedayat est né en 1903. Après des études au collège français de Téhéran puis à Paris, il reste profondément marqué par sa lecture de grands maîtres européens, de Kafka aux surréalistes. Cette influence, mêlée à celle des grands poètes persans, se ressent dans la Chouette aveugle, dont la publication en 1941 fit scandale. Traduit en français en 1953, trois ans après le suicide de son auteur, il fut salué par Breton comme un chef d’oeuvre et est depuis devenu un classique reconnu en Iran.

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L’Odeur du Minotaure de Marion Richez

picasso-dora et le minotaure

Marjorie a vécu une ascension fulgurante. De sa petite ville de province étriquée, elle est passée aux grandes prépas parisiennes et à l’ENA, pour finir plume d’un ministre. Son passé est oublié, effacé, ses contacts avec ses parents, issus de la classe moyenne, ont été réduits à néant. Son premier amour, Thomas, fils de bourgeois bien conscient de sa supériorité de classe, elle l’a enterré le jour où elle a quitté son appartement avec fracas, menaçant de le tuer s’il manifestait encore une fois du mépris pour sa condition sociale.

L’oubli, évidemment, a un prix : pour faire disparaître la petite fille qu’elle était, Marjorie a dû se construire une armure à toute épreuve. Au travail comme dans ses relations personnelles, Marjorie est une guerrière, un être hybride qui se défait peu à peu de son humanité.

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Déluge d’Henry Bauchau

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Florence est malade. On ne sait pas bien de quoi, d’où, mais en tout cas elle est convaincue qu’elle va mourir d’ici un ou deux ans grand maximum. Une maladie grave, donc, genre leucémie. Elle pourrait se tourner vers la médecine, Florence, mais non, elle prend la décision la plus évidente qui soit, celle qu’on prendrait tous : elle démissionne, quitte Paris et va s’installer dans un petit port du sud de la France. Parce qu’il est bien connu qu’un peu de soleil, ça soigne tout. Ou peut-être parce qu’au moins, si elle doit vraiment mourir, elle aura vécu ses dernières années à siroter du rosé et à manger de la bouillabaisse en terrasse – tout ça n’est pas clair.

Seulement, un petit grain de sable va se glisser dans l’engrenage : il s’appelle Florian. En fait c’est son nom de famille puisqu’il s’appelle Flocon Florian (ben oui, et alors ?), mais ça n’a aucune espèce d’importance. Lui non plus n’a pas été épargné par la vie. On ne va pas se mentir, il est même un peu fêlé, le pauvre homme. Artiste peintre de son état, il a quitté Paris lui aussi pour retrouver un peu de tranquillité d’esprit. Ce qui n’a que très moyennement fonctionné puisque quand Florence le rencontre, il est en train de brûler une de ses toiles à proximité de dizaines de barils de pétrole qui transitent par le port. Car Florian ne supporte pas que d’autres que lui posent leur regard sur ses oeuvres ; il préfère donc les détruire. Mais la présence de Florence, qu’il reconnaît instantanément comme une semblable, va lui permettre petit à petit de dépasser ce complexe ; en s’épaulant l’un l’autre, ces deux oisillons tombés du nid vont apprendre à voler (c’est beau).

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What I loved (Tout ce que j’aimais) de Siri Hustvedt

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Leo Hertzberg est critique et professeur d’histoire de l’art, notamment reconnu pour son essai A Brief History of Seeing in Western Painting, consacré à la place du regard dans la peinture classique et moderne. Au terme d’une riche carrière et d’une vie personnelle mouvementée et marquée par le sceau du deuil, le voilà frappé par un dernier drame, dont la cinglante ironie est évidente : touché par la DMLA, Leo perd la vue. Au centre de son champ de vision se déploie une tache sombre qui l’empêche de reconnaître ceux qu’il a aimés et d’étudier les tableaux qui l’ont ému.

Sa seule ressource, désormais, est sa mémoire. Leo est capable de convoquer mentalement tout un catalogue d’oeuvres picturales qui lui permet de continuer à exercer tant bien que mal son métier. Il procède de même pour tous les êtres qu’il ne peut plus voir : sa femme Erica, son fils Matt ou encore son ami de toujours, l’artiste Bill Wechsler. What I loved est en premier lieu le récit d’une vie traversée par la perte et le deuil. De la famille laissée en arrière dans l’Allemagne d’Hitler à la perte des êtres les plus chers, Leo apprend à composer avec l’absence.

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Emma de Jacques Boucher de Perthes

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Je vous parlais en début de semaine de Jacques Boucher de Perthes, héros d’un roman de Christine Montalbetti, sorte de génial dilettante qui fut à la fois douanier, écrivain et premier théoricien de la préhistoire. J’étais un peu resté sur ma faim à la lecture de l’Origine de l’homme, et me voilà donc parti à la découverte du Boucher de Perthes romancier, grâce aux éditions José Corti qui ont exhumé dans le cadre de leur Collection Romantique Emma, un roman épistolaire publié en 1852. 

Emma étant apparemment, en littérature, un prénom maudit – celle de Jane Austen s’en tire certes plutôt bien malgré ses difficultés à comprendre ce qui se passe autour d’elle, mais je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler comment finit celle de Flaubert -, il ne faut pas s’attendre ici à un joli roman à l’eau de rose. Certes, la jeune héritière anglaise Emma de North*** est promise à un cousin éloigné, Jules de P*** dont elle est follement amoureuse, et bien qu’elle soit immensément fortunée, ce dernier l’épouse non pour son argent mais pour elle-même.  Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Emma n’était pas régulièrement victime d’accès de démence qui la poussent à attenter à sa vie ou à celle des autres.

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Les Cobayes de Ludvík Vaculík

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Vachek, le héros et narrateur des Cobayes, mène une vie banale à Prague, où il travaille pour la Banque d’Etat. Une femme, deux fils, des collègues avec qui nouer quelques relations superficielles… Vachek semble se contenter de peu et est donc satisfait de sa petite vie. Jusqu’à ce que ses fils lui demandent un animal de compagnie : ne voulant ni chat ni chien dans son petit appartement, Vachek leur offre un cobaye, qui sera bientôt rejoint par quelques autres représentants de son espèce.

L’arrivée de ces cobayes dans la vie de Vachek va changer beaucoup de choses. Si le lecteur a compris depuis le début que quelque chose ne tourne pas rond dans cet univers où les banquiers, pour percevoir leur salaire, doivent le voler, Vachek, lui, sent confusément son monde voler en éclats lorsqu’il prend conscience de son ascendance sur les cobayes de ses fils. S’ils ne sont au départ que les sujets de longues observations propres à détendre Vachek (mais quelque peu fastidieuses pour le lecteur) , ils deviennent vite un moyen pour lui de compenser son impuissance à contrôler sa vie : tour à tout protecteur et bourreau, il illustre lui-même une théorie qu’il développait dans les premières pages du roman, selon laquelle l’ordre social est maintenu car on donne aux plus faibles des animaux de compagnie qui leur donnent l’impression de ne pas être les derniers des derniers. A mesure que s’agrandit le décalage entre la vie sociale du héros, toujours plus minable, et son sentiment de toute puissance, il va développer une sorte de paranoïa à l’égard de ses collègues – qu’il accuse de cacher une banqueroute nationale prochaine – et de sa famille.

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