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Une forêt profonde et bleue de Marc Graciano

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La fille montait un étalon de race barbe et de robe alezan brûlée et c’était un jeune cheval maigre et fougueux au cou long et gracieusement arqué et c’était une monture rétive et ombrageuse, quoiqu’ordinairement quiète sous les ordres de la fille, que la fille montait à cru sans système de mors et de bride ni système d’enrênement et la fille, durant la chevauchée, agrippait alternativement une main à la crinière en désordre de sa monture et un épi de crins rebelles s’était formé, à l’usage, sur la crinière en désordre de sa monture.

Si le style de ce paragraphe, qui constitue le premier chapitre d’Une forêt profonde et bleue, ne vous rebute pas complètement mais vous donne au contraire envie de savoir comment un romancier peut tenir la longueur avec une langue aussi particulière, ce roman est fait pour vous. Il n’est pas si courant de tomber sur des romans dans lesquels le plus marquant n’est pas l’intrigue mais la langue. Celle de Marc Graciano est belle et simple malgré la recherche extrême du vocabulaire ; elle n’a aucune considération pour les répétitions, qu’elle utilise au contraire pour créer un effet poétique ; elle ne cherche pas à construire des phrases alambiquées mais utilise le « et » à toutes les sauces, transformant la phrase en un long écoulement serpentin qui englobe à elle seule l’intégralité de la forêt qui sert d’écrin à ce joli texte.

La forêt : venons-y tout de même. Pas n’importe quelle forêt mais une forêt des temps anciens, la forêt crainte et révérée de vieilles peuplades païennes, une forêt qui est à la fois un refuge et une menace permanente, et une forêt pleine d’ombres et de magie – n’est-elle pas, pour commencer, bleue alors qu’on la penserait, bêtement, verte ?

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L’Odeur du Minotaure de Marion Richez

picasso-dora et le minotaure

Marjorie a vécu une ascension fulgurante. De sa petite ville de province étriquée, elle est passée aux grandes prépas parisiennes et à l’ENA, pour finir plume d’un ministre. Son passé est oublié, effacé, ses contacts avec ses parents, issus de la classe moyenne, ont été réduits à néant. Son premier amour, Thomas, fils de bourgeois bien conscient de sa supériorité de classe, elle l’a enterré le jour où elle a quitté son appartement avec fracas, menaçant de le tuer s’il manifestait encore une fois du mépris pour sa condition sociale.

L’oubli, évidemment, a un prix : pour faire disparaître la petite fille qu’elle était, Marjorie a dû se construire une armure à toute épreuve. Au travail comme dans ses relations personnelles, Marjorie est une guerrière, un être hybride qui se défait peu à peu de son humanité.

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L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt

lady chatterley

Mon premier contact avec Eric Reinhardt date, comme pour beaucoup de lecteurs, de 2007, avec la parution de Cendrillon. C’était la première fois que je m’intéressais de près à la rentrée littéraire, je ne savais pas vraiment à quel saint me vouer – j’ai d’ailleurs lu pas mal de daubes cette année-là – et une ou deux bonnes critiques avaient suffi à me décider pour ce roman qu’on disait extrêmement dense et ambitieux, articulé autour de quatre personnages, tous des avatars de l’auteur, des représentations des trajets qu’il aurait pu suivre si son destin avait été légèrement différent. Je l’avais refermé perplexe, pas certain d’avoir lu un brillant exercice d’autofiction ou un navet vain et prétentieux. Sept ans après, je l’ignore encore mais Cendrillon reste un roman auquel je pense régulièrement. Quand j’ai lu que Reinhardt sortait un nouvel opus pour cette rentrée 2014, je me suis donc dit qu’il était temps d’essayer de cerner un peu mieux le personnage.

Tout commence, justement, par Cendrillon et la lettre d’une lectrice qui l’a adoré. Charmé par la prose de la jeune femme, sous laquelle il devine un caractère compatible avec le sien et une séduisante capacité d’analyse, Reinhardt accepte de la rencontrer. Ils se verront deux fois et échangeront quelques mails. Bénédicte Ombredanne finira par disparaître complètement de la vie de Reinhardt, mais elle lui aura laissé auparavant la matière pour un nouveau roman.

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