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La Femme qui dit non de Gilles Martin-Chauffier

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Quand on est une jeune bourgeoise anglaise exilée dans le fin fond de la Bretagne, il faut bien trouver de quoi s’occuper. Heureusement, en 1940, ce ne sont pas les occupations qui manquent*. Une aubaine pour Marge qui commence à trouver le temps long, temps pourtant partagé entre son époux, Blaise, et son amant, Mathias, lequel a d’ailleurs trouvé le moyen de lui faire un enfant, Timmy. Sans compter sur son acariâtre belle-mère qui ne sait rien faire d’autre que la contrarier.

Ah, oui, heureusement, il y a la guerre. Blaise part à Londres, Mathias navigue dans des eaux plus troubles qui le conduiront, plus tard, à préférer l’Indochine et l’Algérie à la France. Et Marge, du coup, va s’inventer résistante.

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Ce sont des choses qui arrivent de Pauline Dreyfus

L’homme a des endroits de son pauvre coeur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient.

Cette citation de Léon Bloy, inscrite en exergue de Ce sont des choses qui arrivent, colle à merveille au parcours de Natalie de Sorrente, jeune duchesse qui, au cours de la seconde guerre mondiale, va vivre une chute vertigineuse. Descendante de la maison Lusignan, enorgueillie de quelques gouttes de sang royal, mariée à un descendant de la grande noblesse napoléonienne, Natalie n’a que faire de la guerre – tout juste regrette-t-elle d’être contrainte à vivre dans sa résidence secondaire cannoise tant que la situation n’est pas stabilisée à Paris. De juifs, elle ne connaît guère qu’un ancien prétendant qu’elle n’a pas croisé depuis des années, et quelques domestiques. Natalie a de toutes façons d’autres chats à fouetter : elle vient de tomber enceinte d’une brève relation extra-conjugale. Ce sont des choses qui arrivent, lui disent ses amies…

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Pas pleurer de Lydie Salvayre

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Parmi les grands conflits européens du XXe siècle, la guerre civile espagnole est la grande oubliée de nos manuels d’Histoire. A peine l’évoque-t-on rapidement – Guernica, la Phalange, basta : on a d’autres chats à fouetter : 1936, c’est l’année du Front Populaire, l’alliance de Mussolini avec Hitler, les Jeux Olympiques de Berlin, le congrès de Nuremberg… La guerre civile, c’était pas notre guerre. Tant pis pour ses victimes, y compris les milliers d’espagnols exilés en France.

Au milieu de ces émigrés contraints se trouvaient les parents de Lydie Salvayre. Presque vingt-cinq ans après son premier roman, elle évoque dans Pas pleurer cette part de son histoire, celle de sa mère, Montse, et de ce qu’elle a vécu en 1936. Montse, atteinte de la maladie d’Alzheimer, a presque tout oublié, à l’exception d’un été plein d’espoir et de rêves balayé par l’offensive franquiste.

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Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder

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Dans le titre du dernier roman de Frédéric Beigbeder, beaucoup ont surtout entendu Salinger. Certains ont trouvé que, pour l’auteur de 99 francs, il était plutôt arrogant de se mesurer à celui de l’Attrape-coeurs. D’autres n’ont pas réfléchi bien longtemps et se sont exclamés que revenir sur la vie d’un des plus célèbres ermites du XXe siècle était une idée merveilleuse.

Malgré toute l’admiration que peut porter Beigbeder à Salinger, c’est pourtant bien Oona O’Neill, me semble-t-il, qui est le sujet de ce roman qui l’a occupé pendant quatre ans. C’est elle qui a l’honneur de figurer en premier dans le titre comme dans le roman, et c’est sa vie plus que celle de Salinger qui nous sert de fil rouge. Leur histoire est d’ailleurs brève : deux ans à peine, avant que Salinger ne s’engage dans l’armée pour participer à la Libération de la France et de l’Allemagne. Pendant son absence, Oona rencontre celui qui sera son mari pendant trente-quatre ans : Charlie Chaplin.

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Et rien d’autre de James Salter

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Votre attention s’il vous plaît : James Salter est de retour ! Si, si, allons, vous savez qui c’est ; c’est un des petits tours de magie classiques de la rentrée littéraire : hier personne ne le connaissait, aujourd’hui tout le monde a lu l’ensemble de son oeuvre et clame sans ciller qu’il l’a toujours considéré comme un génie, de la trempe d’Updike et de Roth. Moi-même je garde un souvenir ému de Solo Faces et de A sport and a Pastime dont j’ai lu les fiches Wikipédia avant d’écrire mon article. Et qu’un écrivain pareil n’ait pas publié de roman depuis 1979, n’est-ce pas incroyable ? Mais enfin, le voilà, à 89 ans et toutes ses dents, qui nous revient avec un des romans phares de la rentrée étrangère, dit-on : Et rien d’autre aux Editions de l’Olivier.

Réglons rapidement le compte de l’intrigue, très classique, qui suit un certain Philip Bowman de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 80. Philip est engagé dans la marine et participe à des opérations de grande ampleur qui mènent à la capitulation du Japon. Le retour à la vie civile est compliqué ; il reprend des études, veut devenir journaliste mais finit par se faire embaucher par une maison d’édition : pas si mal. Dans le même temps, il rencontre Vivian, qu’il épouse. Leur mariage fait long feu ; il y aura ensuite Christine, Ann, et quelques autres de passage, sans que Philip soit jamais tout à fait comblé.

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Catch 22 de Joseph Heller

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« L’ennemi, c’est quiconque t’envoie à la mort, de n’importe quel côté qu’il soit. »

Voilà, en quelques mots, la philosophie de Yossarian et de ses camarades, pilotes de bombardiers, basés pendant la seconde guerre mondiale sur l’île de Pianosa en Italie. D’où la haine qu’ils nourrissent à l’égard de leurs supérieurs et la constante rivalité qui les anime. C’est à qui réussira à se faire porter pâle le plus longtemps, en simulant qui une maladie du foie, qui un trouble mental. Seul problème : l’introduction de l’article 22, ce fameux « Catch 22 » ‘qui, depuis le grand succès du roman dès 1961, est devenu une expression courante en anglais pour désigner une double contrainte. Celui-ci stipule que tout soldat considéré comme fou ne peut être envoyé au feu ; cependant, un soldat qui craint d’aller au feu prouve ainsi qu’il est sain d’esprit. Impossible, donc, d’échapper au combat, d’autant plus que les aviateurs sont entourés par une bande d’officiers sadiques et manipulateurs qui ne cessent de changer les conditions requises pour prétendre à la fin de son service.

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Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

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Le prochain qui fait un billet sur Au revoir là-haut, qu’il soit prévenu, je le dézingue dans les commentaires ; je n’en peux plus d’entendre parler de ce roman. Bientôt six mois que ça dure : et que je te parle du savoir-faire de l’auteur qui réussit brillamment à sortir de son polar habituel tout en conservant son efficacité, et que je loue la fabuleuse et révolutionnaire idée de parler non de la guerre de 14-18 mais de l’après-guerre et des gueules cassées (dites, la Chambre des officiers, ça vous rappelle rien ?), et que j’en rajoute une couche sur ce Goncourt 2014 qui extrait enfin ce prix de sa gangue d’élitisme poussiéreuse (alors que bon, les Goncourt 2011 et 2012 sont certes chiants à crever, mais élitistes, non, suffit), et que je termine en soulignant que là on tient, enfin, un vrai grand roman populaire.

Voilà, on va pas se cacher, tout le monde l’a compris depuis un moment : j’suis snob, comme disait Vian. Et je sais que je ne suis pas le seul. N’empêche que, puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et qu’on m’a prêté ce fameux roman de Lemaitre, j’ai fini par le lire. Armé de tous ces solides apriori. Prêt à noter toutes les incongruités, à en découdre, à le traîner dans la boue cet Au revoir là-haut. Et me voilà tout penaud : mes excuses à tous ceux qui, comme moi, n’en peuvent plus de lire des louanges à son sujet. Au revoir là-haut est un bon roman. Mais ne comptez pas sur moi pour parler de grand roman populaire.

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Indignation de Philip Roth

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Puisque Philip Roth a décidé de cesser d’écrire et que sa décision semble irrévocable, il ne nous reste plus qu’à remonter le cours de son oeuvre, qui est déjà bien imposante. Plus ou moins au hasard, j’ai jeté mon dévolu sur Indignation, un de ses derniers romans.

On retrouve, au début, les lieux et éléments familiers de nombreux romans de Roth : Newark, la communauté juive, l’hôpital Beth Israel… Mais le narrateur, Marcus Messner, cherche justement à s’échapper de ce qui est devenu un enfer depuis qu’il a commencé ses études et que son père, qui tient une boucherie kasher, s’est mis à le harceler de questions sur ses activités extra-scolaires. Etouffé par l’inquiétude de son père qui vire à la paranoïa, il s’inscrit dans une petite université perdue de l’Ohio, où il compte bien rester suffisamment longtemps pour ne pas être appelé à combattre dans la guerre qui fait rage en Corée.

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Kinderzimmer de Valentine Goby

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Il faut des historiens pour rendre compte des évènements ; des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ; des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais: l’instant présent.

Cette phrase, c’est l’héroïne de Kinderzimmer qui la prononce, soixante ans après sa sortie du camp de Ravensbrück. Elle semble aussi définir la démarche de Valentine Goby qui prend ici à bras le corps un des sujets les plus difficiles qui soient.

Ce qui a disparu à jamais, tout d’abord, c’est Ravensbrück lui-même. Pas d’archives, peu de bâtiments encore debout. Tout ce qui reste, ce sont les fragiles témoignages des survivants – des survivantes, devrait-on dire, car Ravensbrück accueille presque exclusivement des femmes. Des témoignages qu’il est évidemment important de sauvegarder. Valentine Goby, après avoir découvert l’existence d’une Kinderzimmer, une chambre réservée aux soins des nourrissons, dans le camp, a rencontré nombre d’anciens déportés et s’attache ici à leur rendre hommage en suivant Mila. Celle-ci est enceinte lorsqu’elle arrive à Ravensbrück. Déportée politique, elle traduisait pour les alliés des codes sous forme de partitions. Elle va passer un an dans le camp, où son enfant verra le jour.

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Histoire des Cathares de Michel Roquebert

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Michel Roquebert propose avec Histoires des Cathares la synthèse de trente ans de recherche sur le sujet, et sans doute le bouquin d’histoire le plus passionnant qui me soit tombé entre les mains.
Si l’histoire des cathares est avant tout celle de la croisade albigeoise et de l’Inquisition, au XIIIe siècle, elle couvre un pan d’Histoire immense, de la naissance des thèses théologiques qui sont à l’origine du catharisme au Xe siècle jusqu’aux derniers bûchers au XVe, et un espace tout aussi conséquent, de la côte méditerranéenne de l’Espagne à la Lombardie italienne. Sans compter que la lutte contre les cathares va impliquer l’Empire et même l’Angleterre car ses implications politiques sont tentaculaires – elle va avant tout permettre au royaume de France de s’étendre largement au sud, presque jusqu’aux Pyrénées, dans une zone qui était jusqu’alors sous la protection du roi d’Aragon.

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