0

Escal-Vigor de Georges Eekhoud

saint sébastien

Parmi les bonnes raisons de lire Escal-Vigor de Georges Eekhoud, la première est certainement sa place un peu particulière dans l’histoire littéraire, puisque ce classique oublié fut le premier roman francophone (voire européen, mais mes sources semblent diverger) à intégrer au coeur de son intrigue une relation homosexuelle entre deux hommes (pour les femmes, ce fut d’après Guy Ducrey Mademoiselle Giraud ma femme d’Adolphe Belot, en 1870). Pour être plus précis, Escal-Vigor raconte la relation idéalisée entre Henry de Kehlmark, châtelain de l’Escal-Vigor, fraîchement revenu sur ses terres – situées dans une contrée imaginée, inspirée des Pays-Bas -, et de Guidon Govaertz, fils du bourgmestre du cru.

C’était en 1899, et une telle audace valut bien évidemment dans la foulée un procès à George Eekhoud, au terme duquel il fut cependant acquitté.

Ce pourrait être une simple curiosité de l’histoire des lettres, une note de bas de page dans les manuels sur la littérature du XIXe, mais Escal-Vigor est loin de se limiter à cela. Paru à la charnière du siècle, dans le courant d’un naturalisme finissant, le roman d’Eekhoud évoque plus le Huysmans d’après la rupture avec le cercle de Médan que Zola.

Lire la suite

4

Miniaturiste de Jessie Burton

phoebe's dollhouse friends

Peut-être êtes-vous présentement en train de préparer votre valise pour un départ en vacances imminent, et sans doute dans ce cas vous posez-vous la question ultime, terrible, qui peut engager des heures de réflexion et conditionner la réussite de vos vacances : celle des bouquins à emmener. Qui ne doivent pas être exagérément encombrants, mais avoir un bon rapport poids/nombre de pages, pouvoir se lire dans des moments de concentration flottante tout en étant capables de vous accrocher tout au long d’une après-midi ensoleillée, vous vider un peu la tête tout en restant un minimum stimulants, sinon vous achèteriez Closer à la gare et vous ne seriez pas là à vous poser ce genre de questions.

Bon, cette conception du bouquin de vacances ne me parle pas particulièrement dans la mesure où je lis, en vacances, précisément la même chose que d’habitude (c’est-à-dire de tout ou presque), la lecture me semblant être une forme de vacances en elle-même. Mais permettez-moi tout de même de vous sortir un peu de l’embarras en vous suggérant le bouquin qui vous donnera envie, en retrouvant vos collègues (car ça viendra, ne l’oubliez pas), non pas de leur dire à quel point l’eau était chaude / le sable doux / les autochtones accueillants, mais de leur crier que, oui, vous avez passé des vacances formidables grâce au Pr. Platypus à un roman que vous avez eu du mal à lâcher.

Et l’Île Maurice / la Croatie / Oulan-Bator, diront-ils ? Ouais, c’est pas dégueu, répondrez-vous, mais attends, ça ne vaut pas Amsterdam à la fin du XVIIe siècle, période à laquelle la ville prospère grâce à l’empire colonial qui y fait affluer épices enivrantes et tissus chamarrés, période à laquelle précisément se déroule ce Miniaturiste de Jessie Burton qui démarre au moment où Petronella Oortmann, jeune péronnelle naïve, issue d’une campagne moribonde et d’une vieille famille prestigieuse mais ruinée, vient s’installer dans la demeure de son mari : Johannes Brandt, un riche marchand qu’elle connaît à peine, qui n’a pas même daigné l’honorer lors de leur nuit de noces, qui n’est pas là pour l’accueillir dans leur foyer, laissant cette tâche à Marin, sa soeur, du genre à faire passer une porte de prison pour celle du Paradis, qui va faire des premiers jours de Nella à Amsterdam un calvaire, lequel ne sera guère soulagé par le retour pourtant tant espéré de Johannes, mari indigne qui n’accordera guère plus que quelques mots à sa jeune épouse, si seule dans cette maison qui semble regorger de secrets et de non-dits.

Lire la suite

5

En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis

Au printemps dernier, la presse, aussi bien généraliste que spécialisée, a abondamment relayé une longue polémique autour du premier roman d’Edouard Louis, pour en finir avec Eddy Bellegueule. On a pu lire des titres comme « Qui est vraiment Eddy Bellegueule ? », « Les deux visages d’Eddy Bellegueule » ou encore « Qui veut la peau d’Eddy Bellegueule ? ». Au centre de cette cacophonie, un roman, ou plutôt son auteur, suspecté d’avoir triché avec la réalité.

Car Edouard Louis a présenté son roman aux médias comme une autobiographie, le récit de son enfance difficile en Picardie, où dès son plus jeune âge sa féminité et son homosexualité ont été les causes de son exclusion, de nombreuses humiliations et, plus tard, de sa haine de soi. Il y décrit sans concessions la vie de sa famille, les Bellegueule, père ouvrier et mère sans profession, et celle de tout son village, avec les cousins violents, les gamins qui le tabassent à la récré, et les adultes qui crachent pêle-mêle leur haine des pédés, des bougnoules et des bourgeois.

Evidemment, ça ne fait pas franchement plaisir aux principaux concernés, qui montent au créneau est assurent, notamment, n’avoir jamais été homophobes. Qui s’estiment, on peut les comprendre, salis. Qui démentent, dans le détail, certains faits qui auraient été inventés par Edouard Louis, qui s’est empressé de changer de nom en quittant le village natal, histoire d’en finir, réellement, avec Eddy Bellegueule.

L’écrivain et sa famille se renvoient la balle un moment, la presse arbitre : qui dit la vérité ? On s’en veut un peu d’avoir cru sans aucune réserve Edouard Louis à la parution de son livre ; on charge la barque dans l’autre sens. Il a menti. L’accusé se défend ; on repart dans l’autre sens. On peut pour une fois se féliciter de la vitesse à laquelle un sujet d’actualité chasse l’autre : ça aurait pu continuer longtemps comme ça, mais on a fini par arrêter de s’intéresser à ce grand déballage de linge sale. Cependant, même à quelques mois d’intervalle, je n’ai pas pu lire En finir avec Eddy Bellegueule sans avoir cette polémique en tête. Et, arrivé à la fin, je n’avais pas changé d’avis : ce qu’il faut en retenir, c’est qu’on s’en fout.

Lire la suite

3

Ici commence la nuit d’Alain Guiraudie

l'inconnu du lac 1

A la fin du printemps 2013, en plein déferlement anti-mariage pour tous, Alain Guiraudie jetait un pavé dans le lac avec un très beau film qui parlait d’homosexualité mais sortait largement de la case « cinéma gay » dans laquelle on veut trop souvent cantonner ce genre de films. L’Inconnu du lac parlait d’amour, de désir et de solitude avec une liberté grisante. Une belle éclaircie que n’avaient pas réussi à assombrir les quelques esprits chagrins qui avaient fait censurer l’affiche du film à Versailles et Saint-Cloud.

C’est bien plus discrètement qu’Alain Guiraudie publie en cette rentrée littéraire son premier roman, Ici commence la nuit, sorte de pendant littéraire de l’Inconnu du lac. Plus libre encore qu’au cinéma, Guiraudie reprend les éléments de son film, les mélange, les réassemble et en profite pour les saupoudrer de quelques scènes un peu plus scabreuses, à peu près impossibles à montrer à l’écran – une des premières scènes, largement scatologique, pourra faire fuir plus d’un lecteur, et pas seulement à Versailles. Il serait cependant bien dommage de s’arrêter pour si peu.

Lire la suite

7

Contre la pudibonderie ambiante : une relecture de Zazie dans le métro de Raymond Queneau

zazie-dans-le-metro-60-07-g

Marceline haussa les épaules.
– Eh bien vêtez-vous.
– Vêtissez-vous, ma toute belle. On dit: vêtis-sez-vous.
Marceline s’esclaffa.
– Vêtissez-vous! vêtissez-vous! Mais vous êtes nul. On dit: vêtez-vous.
– Vous ne me ferez jamais croire ça.
Il avait l’air vexé.
– Regardez dans le dictionnaire.
– Un dictionnaire ? mais j’en ai pas sur moi de dictionnaire. Ni même à la maison. Si vous croyez que j’ai le temps de lire. Avec toutes mes occupations.
– Y en a un là-bas (geste).
– Fichtre, dit-il impressionné. C’est que vous êtes en plus une intellectuelle.
Mais il bougeait pas.
– Vous voulez que j’aille le chercher? demanda doucement Marceline.
– Non, j’y vêts.(…) Voyons voir… vésubie… vésuve… vetter… véturie, mère de Coriolan… ça y est pas.
– C’est avant les feuilles roses qu’il faut regarder.(…)
– Merde, c’est d’un compliqué… Ah! enfin, des mots que tout le monde connaît… vestalat… vésulien… vétilleux…euse… ça y est! Le voilà! Et en haut d’une page encore. Vêtir. Y a même un accent circonchose. Oui: vêtir. Je vêts… là, vous voyez si je m’esprimais bien tout à l’heure. Tu vêts, il vêt, nous vêtons, vous vêtez… vous vêtez… c’est pourtant vrai… vous vêtez… marant… positivement marant… Tiens… Et dévêtir?… regardons dévêtir… voyons voir… déversement… déversoir… dévêtir… Le vlà. Dévêtir vé té se conje comme vêtir. On dit donc dévêtez-vous. Eh bien, hurla-t-il brusquement, eh bien, ma toute belle, dévêtez-vous! Et en vitesse! A poil! A poil !

Halte-là, mon gaillard ! « A poil », vous avez bien dit « à poil » ? Mais dites, c’est qu’on en a coffré pour moins que ça ! « A poil, ma toute belle », c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres, bientôt on lira « à poil la maîtresse » et, oh ben oui, ben oui, « à poil le président directeur général » ! Des esprits pervers y ont peut-être même déjà pensé !

Voilà, mon sang n’a fait qu’un tour en lisant ces quelques phrases extraites du chapitre 15 de Zazie dans le métro.Il va falloir à Paris qu’on atterrisse et qu’on réalise que des gens comme ce Monsieur Queneau non seulement écrivent des tombereaux d’immondices, mais que ceux-ci sont recommandés pour faire la classe.

Parce que Zazie dans le métro, qu’est-ce que c’est ? Vous êtes-vous posé la question avant de le mettre entre les mains de vos enfants ? Déjà, le métro, il est en grève tout le long du roman, si bien que Zazie n’y met pas le pied. C’est dire si on peut se fier aux écrivains. Et puis, qu’est-ce que c’est que ces histoires, une petite fille habillée comme un garçon qui vient passer le week-end chez son oncle à la sexualité douteuse, qui passe à deux doigts de se faire peloter par tout ce que Paris compte de satires ? Jusqu’où ira-t-on ?

Lire la suite

3

La Ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant

La_Mala_Educacion

Dramaturge et romancier à succès, élu à l’Académie sans même avoir posé sa candidature, auteur d’un cycle romanesque, Les Jeunes Filles, vendu à des millions d’exemplaires, Henry de Montherlant est depuis son suicide en 1972 tombé dans un oubli relatif. De son roman, on n’entend presque jamais parler ; de son théâtre, on évoque parfois la tragédie La Reine morte et de La Ville dont le prince est un enfant, pièce ébauchée dès 1912 mais publiée en 1951, puis remaniée plusieurs fois, succès immédiat qui vaut à Montherlant d’être sollicité par la Comédie Française alors qu’il rechigne à la faire représenter sur scène.

La Ville dont le prince est un enfant est un drame qui se déroule dans un environnement que Montherlant a souvent mis en scène, influencé en cela par ses souvenirs de jeunesse : un collège de garçons catholique. Trois personnages suffisent à l’intrigue, même si quelques autres passent parfois en coup de vent : deux élèves, Souplier et Sevrais, coupables d’entretenir une amitié particulière – comme on le dit pudiquement en littérature – et l’abbé Pradts qui, fasciné par sa fraîcheur et sa nonchalance, cherche à protéger Souplier, pourtant fort mauvais élève, contre vents et marées.

Lire la suite