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L’Infinie Comédie de David Foster Wallace

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La difficulté qu’il peut y avoir à écrire un billet d’à peine plus de mille mots pour rendre compte d’un livre de 1500 pages n’a d’égale que la pression que l’on ressent à devoir parler d’un livre ultra-culte qui, en plus, mérite ce statut. Forcément, dans le cas de l’Infinie Comédie, on cumule. Mine de rien, j’attendais cette traduction depuis pas loin de dix ans (1) et sa sortie sans cesse repoussée (2) a fini par en faire une sorte de Graal littéraire que j’étais tout ému de commencer – pendant une semaine de vacances que j’avais peut-être posée, inconsciemment, rien que pour ça.

Un mois après, il est temps de rassembler un peu de courage et d’essayer de faire justice à ce grand livre, dans tous les sens du terme, et me voilà encore à trouver des moyens de repousser le moment de parler du texte. Il n’est pourtant pas, pour commencer, si difficile à résumer – ce qui est déjà assez extraordinaire pour une oeuvre de cette ampleur.

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Le Fémur de Rimbaud de Franz Bartelt

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Majésu Monroe est antiquaire. Pas du genre brocanteur à la petite semaine, non, plutôt du genre à vendre des objets rarissimes, voire absolument uniques. Du tube digestif de Pantagruel au cure-dents de Landru en passant par des bocaux (étanches) contenant la vérole de Musset ou une chaussette trouée ayant appartenu à Arthur Rimbaud, Majésu a tout, pourvu qu’on veuille bien croire à son boniment.

Majésu rencontre un jour Noème, fille unique de deux aristocrates pleins aux as contre qui elle s’est révoltée à l’aube de son adolescence. Rejetant complètement le modèle parental, Noème veut être aussi pauvre que ses parents sont riches, et aussi communiste que ses parents sont capitalistes. Et comme, pour se faire mousser, Majésu lui raconte qu’il a déjà tué une crevure de patron, Noème n’en démordra pas : il faut tuer ses parents !

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Quand le diable sortit de la salle de bain de Sophie Divry

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Quand le diable sortit de la salle de bain a presque tout pour s’inscrire dans une veine de réalisme social passablement déprimant (et généralement peu créatif) : une narratrice qui peine sévèrement à boucler ses fins de mois depuis qu’elle est au RSA, qui court de rendez-vous à Pôle Emploi en appels téléphoniques à la CAF, avec pour personnages secondaires des proches qui font la sourde oreille et quelques bonnes âmes qui aident les plus nécessiteux.

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David Copperfield de Charles Dickens

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Comment s’attaquer à David Copperfield ? Comment dire quoi que ce soit de neuf, de pertinent, sur un classique comme celui-ci ? Comment éviter de se contenter de dire que oui, c’est génial, que cet énorme pavé de 1100 pages mérite bien son statut de classique incontournable de la littérature européenne ?

Prenons une voie de traverse : malgré ce statut d’écrivain incontournable, Dickens souffre chez nous d’une sale image. Dickens, c’est un écrivain qu’on utilise dans les petites classes du collège, avec des versions charcutées d’Oliver Twist ou de David Copperfield, dans lesquels on ne garde que des scènes caricaturales pour les faire ressembler à de petits romans d’aventure sans envergure. On a mis Dickens dans une case un peu bâtarde : il est pour nous un écrivain pour enfants (avec tout ce que cette étiquette comporte de mépris pour beaucoup) bien que tout le monde soit conscient qu’aucun gamin ne pourra ou voudra s’enfiler l’intégralité de ses romans (1100 pages, j’ai dit, et pas si abordables que ça). Et par conséquent, les adultes n’en ont pas bien envie non plus.

J’ai participé à ça aussi, du temps où j’étais prof. Je faisais lire à mes 5e un extrait d’Oliver Twist, le passage où celui-ci rencontre le terrifiant Fagin. Vraiment le cliché du petit orphelin couvert de suie face à un méchant plein de pustules et aux doigts crochus qui lui veut tout le mal du monde. Hors contexte, c’en est ridicule. Ma très grande faute : j’ai peut-être créé encore des dizaines de sceptiques de Dickens.

J’avais tout cela bien en tête en lisant David Copperfield suite à une discussion sur Twitter avec Cachou, qui était loin d’être la première à me faire part de ce genre de réserves sur Dickens, et ne sera sûrement pas la dernière. Je me permets donc de mettre ma casquette de chevalier blanc partant à la rescousse de ce bon vieux Charles que j’aime tant.

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Petit traité de dissidence spirituelle de Baptiste-Marrey

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Un chômeur en fin de droits de 33 ans, se faisant appeler Ali-Jesu a été conduit le jeudi 20 avril au Commissariat de Pont-sur-Marne pour troubles répétés à l’ordre public. Sans raison connue, il est décédé au cours de la nuit dans la cellule de dégrisement : il se serait lui-même blessé gravement au visage et aurait succombé à son hémorragie. « Il voulait sauver les autres, nous a déclaré le Commissaire-Centurion. Il n’a pas été fichu de se sauver lui-même. » L’IGN (la police des polices) a été saisie de l’incident.

Une douzaine de personnes, se prétendant disciples du défunt, ont manifesté pacifiquement devant le commissariat. Elles ont été dispersées par les forces de l’ordre.

(Dépêche AFP du vendredi 21 avril, 15 heures)

Matthieu, XXXVII/42

Ce court extrait devrait largement suffire à vous faire comprendre le principe de ce Petit traité de dissidence spirituelle, qui imagine l’avènement d’un nouveau Messie dans la France d’aujourd’hui. L’histoire ayant tendance à se répéter, les représentants du pouvoir, inquiets de l’influence gagnée par ce prophète, font tout ce qu’ils peuvent pour s’en débarrasser – jusqu’à ce dénouement, un peu moins grandiose que la Passion il faut bien l’admettre.

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3

Une putain de catastrophe de David Carkeet

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Au risque de répéter des évidences, commençons par un petit éloge : tout juste dix ans après leur création, on ne saurait plus se passer des éditions Monsieur Toussaint Louverture. Il devient même difficile de compter tous les auteurs de petits bijoux et de véritables chefs d’œuvre dénichés ces dernières années par la maison, de Juan Filloy à Steve Tesich en passant par Julien Campredon et Frederick Exley, avec par-dessus le marché une attention constante à l’objet-livre qui se fait bien trop rare ces temps-ci…

L’année dernière, cette petite équipe de génie a jeté son dévolu sur un roman de 1980 signé David Carkeet, Le Linguiste était presque parfait, dans lequel Jeremy Cook, linguiste exerçant dans un institut étudiant le développement du langage chez les nourrissons, se retrouvait à enquêter sur la mort suspecte d’un de ses collègues, avec pour seules armes ses connaissances en matière de double négation et d’énoncés performatifs. C’est ce même Jeremy Cook que l’on retrouve dans Une putain de catastrophe : peu après la faillite de son institut, le voilà qui retrouve du travail à l’agence Pillow, spécialisé dans les conseils aux couples qui battent de l’aile. Mais les conseillers Pillow ne sont pas des thérapeutes de couple comme les autres : ils sont là pour réapprendre aux époux à communiquer entre eux. Cook est donc envoyé par son nouveau patron chez les Wilson, un couple de Saint-Louis dont le mariage s’essouffle. Il devra passer quelques jours chez eux à les observer pour pouvoir corriger leurs petits travers, avec pour seul allié le Manuel Pillow, un recueil de conseils plutôt sibyllins.

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Trois hommes dans un bateau (sans oublier le chien) de Jerome K. Jerome

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A partir du moment où trois hommes se trouvent dans un bateau, il semble inévitable que l’un ou l’autre tombe à l’eau. Alors, quand des empotés comme George, Harris et Jerome entreprennent de partir une quinzaine de jours sur la Tamise, encombrés qui plus est de Montmorency, le fox-terrier de Jerome, il ne faut pas s’attendre qu’ils restent au sec bien longtemps. Car ils ont beau s’y connaître en canotage, se moquant volontiers des rameurs du dimanche qui pullulent sur le fleuve, leur maladresse n’a d’égale que leur malchance qui pousse les avirons ou les arceaux de leur tente à se révolter contre eux.

Ce qui devait être une agréable mise au vert loin de la pénible agitations de Londres devient ainsi rapidement une lutte de tous les instants, heureusement ponctuée d’accalmies qui donnent l’occasion aux trois amis de se remémorer des anecdotes issues de croisières passées ou de leur vie mondaine.

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2

Manuel de survie à l’usage des incapables de Thomas Gunzig

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Tout commence sur un baleinier. Ambiance Moby Dick. Des moussaillons inexpérimentés scrutent les flots à la recherche d’un foutu rorqual que le capitaine traque depuis vingt ans. Celui-ci rôde, dans l’ombre, une énigme que peu de membres de l’équipage ont eu l’occasion de réellement rencontrer. Il paraît d’ailleurs qu’il est un peu timbré. Rien à voir avec le capitaine Achab cependant ; pas question de combat avec la force divine que représente un cachalot blanc, ici il s’agit simplement de ramener au port quelques tonnes de viande qui s’écouleront à très bon prix. Car si tout commence sur un baleinier, il est avant tout question de logique marchande dans ce Manuel de survie. Une logique marchande ardemment moquée par Thomas Gunzig, dont la première pirouette apparaît après une scène épique de chasse à la baleine, lorsque celle-ci, harponnée, se débattant dans une eau bouillonnante mêlée de sang, révèle son flanc sur lequel les marins découvrent, consternés, la célèbre virgule de Nike. Chute surréaliste de ce court récit de genre, qui nous met tout de suite en jambes et nous fait comprendre, si on ne le connaissait pas avant, que Thomas Gunzig est un sacré charlot et qu’il va bien se foutre de nous pendant 400 pages. Et qu’en plus, on va adorer ça.

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