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Une forêt profonde et bleue de Marc Graciano

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La fille montait un étalon de race barbe et de robe alezan brûlée et c’était un jeune cheval maigre et fougueux au cou long et gracieusement arqué et c’était une monture rétive et ombrageuse, quoiqu’ordinairement quiète sous les ordres de la fille, que la fille montait à cru sans système de mors et de bride ni système d’enrênement et la fille, durant la chevauchée, agrippait alternativement une main à la crinière en désordre de sa monture et un épi de crins rebelles s’était formé, à l’usage, sur la crinière en désordre de sa monture.

Si le style de ce paragraphe, qui constitue le premier chapitre d’Une forêt profonde et bleue, ne vous rebute pas complètement mais vous donne au contraire envie de savoir comment un romancier peut tenir la longueur avec une langue aussi particulière, ce roman est fait pour vous. Il n’est pas si courant de tomber sur des romans dans lesquels le plus marquant n’est pas l’intrigue mais la langue. Celle de Marc Graciano est belle et simple malgré la recherche extrême du vocabulaire ; elle n’a aucune considération pour les répétitions, qu’elle utilise au contraire pour créer un effet poétique ; elle ne cherche pas à construire des phrases alambiquées mais utilise le « et » à toutes les sauces, transformant la phrase en un long écoulement serpentin qui englobe à elle seule l’intégralité de la forêt qui sert d’écrin à ce joli texte.

La forêt : venons-y tout de même. Pas n’importe quelle forêt mais une forêt des temps anciens, la forêt crainte et révérée de vieilles peuplades païennes, une forêt qui est à la fois un refuge et une menace permanente, et une forêt pleine d’ombres et de magie – n’est-elle pas, pour commencer, bleue alors qu’on la penserait, bêtement, verte ?

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Les Contes d’Eva Luna d’Isabel Allende

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Ce week-end j’ai fait un truc qui change, un truc dont je ne suis pas peu fier : j’ai lu un livre en espagnol. Pour la première fois. Cinq ou six ans après avoir arrêté d’étudier cette langue, pour laquelle je n’ai d’ailleurs jamais été très doué. Que s’est-il passé ? Je n’ai pas reçu le don de glossolalie par opération du Saint-Esprit, j’ai simplement emprunté à la bibliothèque un livre de la collection « Lire en espagnol » du Livre de Poche. J’avais entendu parler de cette collection il y a quelques années et j’avais trouvé le principe intéressant : au texte original sur la page de gauche correspondent sur la page de droite des notes très abondantes sur le vocabulaire et les tournures pouvant poser problème. Bien plus motivant qu’une édition bilingue dans laquelle il est tentant, par facilité, de se contenter du texte en français la majeure partie du temps…

Avant de parler du recueil de nouvelles Cuentos de Eva Luna je voulais donc vous recommander chaudement cette collection car je connais beaucoup de gens qui regrettent de ne pas pouvoir lire dans une langue étrangère (l’anglais, le plus souvent) : les collection « Lire en… » permettent de prendre confiance en ses capacités (car à force d’entendre que « les Français sont nuls en langues », on a envie d’y croire, non ?) et de s’acclimater aux tournures particulières qu’on ne trouve pas forcément dans les manuels… Avant de se lancer sans filet dans la lecture d’une « vraie » édition originale. Un petit bémol cependant : dans nombre de cas, les oeuvres disponibles sont des recueils de nouvelles et, dans le cas de Cuentos de Eva Luna et de quelques autres, celles-ci sont extraites de recueils plus importants.  La collection en anglais propose également des romans, ce qui évite ce problème.

Venons-en, donc, à Isabel Allende. Je me rappelle avoir été enchanté par La cité des dieux sauvages, un roman que j’ai lu alors que j’avais quatorze ou quinze ans ; j’étais donc ravi à l’idée d’une deuxième rencontre avec cette auteure chilienne. Et si mon petit volume en espagnol ne contient pas l’intégralité des 23 contes d’Eva Luna mais seulement six d’entre eux, il m’a donné envie de me replonger prochainement dans l’univers d’Isabel Allende.

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CosmoZ de Claro

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Nés avec le siècle de l’imagination de L. Frank Baum, les héros du Magicien d’Oz sont bien connus de tous. Dorothy, une jeune fille originaire du Kansas, rencontre ses trois compères dans un monde merveilleux dans lequel elle est propulsée par une tornade : l’épouvantail, l’homme en fer blanc et le lion. Chacun a une bonne raison d’accomplir la longue quête qui leur permettra d’obtenir l’intervention du fameux magicien d’Oz, retranché dans sa Cité d’Emeraude : Dorothy veut simplement rentrer chez elle ; l’épouvantail désire un cerveau, l’homme en fer blanc un coeur, et le lion être doté du courage qui lui manque. Fidèle à un schéma propre au conte (Baum reprenant nombre d’ingrédients piochés chez Grimm), les quatre compagnons de fortune doivent affronter une série d’épreuves, pour la plupart envoyées par la sorcière de l’Ouest qu’ils doivent tuer afin que le magicien exauce leurs voeux.

Surtout connu en France par le biais du film de 1939 avec Judy Garland (le roman, lui, ne sera publié chez Flammarion que quarante ans plus tard), le Magicien d’Oz de Baum souffre d’une image assez mièvre. J’avouerai d’ailleurs n’avoir jamais pu me résoudre à voir le film en entier, et n’avoir jamais même eu l’idée de me plonger dans l’oeuvre de L. Frank Baum. Claro se sert pourtant de cette matière première pour s’offrir une virée kaléïdoscopique et fascinante dans le chaos de la première partie du XXe siècle, où la féerie est volontiers remplacée par une violence propre à détruire les moindres illusions de cette pauvre Dorothy.

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