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Sur la scène intérieure de Marcel Cohen

Ce qu’on appelle le devoir de mémoire est devenu depuis quelques années un prétexte à littérature essentiel. On ne compte plus les romans mettant en scène des personnages partant à la recherche de traces de leurs parents, grands-parents, tantes, grands-oncles envoyés dans les camps de la mort. Les romanciers les plus audacieux racontent même directement la vie dans les camps, sans utiliser le prisme du souvenir. C’est presque devenu un genre à part entière, et cela donne lieu à une production des plus inégales, où les véritables perles sont rares – notamment parce qu’il est difficile de se mesurer à la parole des survivants, qui nous ont laissé des textes d’une puissance inégalable. J’ai parfois même l’impression que cette vague est contre-productive, dans la mesure où elle banalise notre vision des camps de concentration (voir par exemple Kinderzimmer de Valentine Goby).

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Ligne et Fils d’Emmanuelle Pagano

Laurence Bruxelle-Montamat - au fil de l'eau

Jusque-là, en bouclant la ceinture de sécurité, je ne savais pas que j’avais affaire à l’eau, à l’eau vive. Je n’imaginais pas la torsion du fil, et pour elle le bruit sans relâche, la vapeur, les odeurs bouillies, la soif toujours plus grande des brins de soie. Pourtant, la torsion est tapie dans ce réflexe anodin. De mon siège à la ceinture, les fils élastiques accompagnent mes mouvements. Ils ne sont pas seulement dans ma voiture. Si je me blessais, ils se nicheraient à l’intérieur de l’armoire à pharmacie, si je voulais courir à l’aise, ou faire de la musculation, ils déborderaient de mon sac de sport. Je ne fais aucun effort physique, je laisse s’amollir mon âge, mais les fils de la fabrique se glissent dans mes chaussures et jusque dans mes sous-vêtements, ils forment une gaine permanente bordant mon corps et facilitant mes gestes. Aujourd’hui, grâce au diesel d’abord, puis à l’électricité, plus besoin d’eau bien sûr pour tordre les fibres, des fibres qui ne sont plus en soie, plus besoin de cocons, mais le souvenir des rivières soudain je l’entends quand j’entends le clic de la ceinture bouclée. Un souvenir qui reste contenu entre deux rives, mais qui excède de loin la mémoire de mon corps, un souvenir de plus de cent ans. J’ai bouclé ma ceinture pour aller au chevet de mon fils à l’hôpital, et je pense à l’eau, je pense au fil. En suivant la rivière, c’est toute ma généalogie que je déroule pendant le trajet.

Ce premier paragraphe suffit à saisir quel est le projet d’Emmanuelle Pagano dans Ligne et Fils. Ligne, comme le nom de famille de la narratrice et comme la rivière qui alimente la fabrique de fil de soie de ses grands-parents ; Fils, comme ces fils justement, mais aussi comme l’enfant dont notre narratrice a été séparée car elle était incapable de s’en occuper convenablement. Dans un système de boucle inextricable, ces deux termes renvoient à l’idée de lignage, et c’est bien là le sujet principal de ce qui est annoncé comme le premier volume d’une Trilogie des rives.

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Le Météorologue d’Olivier Rolin

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«  Le trente juillet 1937, le « nabot sanguinaire » Nikolaï Iéjov, commissaire du peuple aux Affaires intérieures, avait signé l’ordre opérationnel n°00447 du NKVD déclenchant ce paroxysme de violence politique qui allait durer seize mois et rester dans l’Histoire sous le nom de « Grande Terreur », par opposition avec la Terreur qu’on pourrait dire normale, qui était jusque là le régime quotidien. Pendant ces seize mois terribles de la Iéjovchtchina, environ sept-cent-cinquante mille personnes sont fusillées (une moyenne de mille six cents exécutions par jour pendant les derniers mois de 1937), et à peu près autant envoyées dans les camps. »

Parmi ces sept-cent-cinquante mille morts, Olivier Rolin en a choisi un, rencontré si l’on peut dire au cours d’un de ses voyages en Russie. Un condamné inconnu, un parmi tant d’autres, dont l’histoire n’a que peu de points remarquables, mais qui s’est présenté à lui par le biais de la correspondance échangée avec sa femme et sa fille, un ensemble de lettres comportant des dessins d’animaux, des herbiers, des devinettes, comme autant d’instantanés tendres et colorés arrachés à l’horreur du camp des îles Solovki dans lequel il a passé quatre ans avant d’être abattu à l’été 1937. Alexéï Féodossévitch Vangengheim n’est certes pas n’importe qui. Dans les années 30, il est considéré comme un météorologue important, un des plus savants d’URSS. Ses recherches constituent une avancée certaine dans le domaine. Mais ce n’est pas là l’important : l’important, c’est sa condamnation, fondée sur du vent, et les années de camp.

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Les Oubliés de Christian Gailly

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Je n’avais jamais lu de roman de Christian Gailly, auteur pourtant réputé qui nous a quittés à 70 ans en octobre dernier. Cette lacune est désormais réparée puisque je viens de terminer un de ses derniers romans, Les Oubliés. Ca fait toujours drôle de découvrir un auteur juste après son décès, d’autant plus quand, comme ici, le roman traite de sujets douloureux comme la vieillesse, l’oubli et la mort.

Plus précisément, ces oubliés dont parle le titre, ce sont ces personnalités plus ou moins célèbres à une époque qui ont soudain disparu des radars. Deux journalistes, Albert Brighton et Paul Schooner, en ont fait leur fonds de commerce : ils rencontrent et interviewent des artistes perdus de vue. Ils appellent leurs escapades aux quatre coins de la France des « missions ». Lorsqu’ils partent interviewer Suzanne Moss, une ancienne violoncelliste, ils ignorent que cette mission sera leur dernière. Car Paul va trouver la mort dans un bête accident de voiture, remettant en question l’avenir d’Albert.

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BD : La Parenthèse d’Elodie Durand

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Histoire de varier un peu les plaisirs, j’inaugure aujourd’hui la catégorie BD avec un album découvert chez Stephie il y a quelques semaines et sur lequel je suis tombé par hasard hier à la bibliothèque.

Judith a à peine plus de vingt ans lorsque ses proches l’alertent sur son état de santé : depuis quelques temps, elle a des malaises, des absences dont elle ne se souvient plus quelques minutes après. Ces trous de mémoire sont les premiers signes d’une maladie qui va la ronger pendant plusieurs années, avalant tous ses souvenirs, détruisant toute possibilité de vie sociale. Plus de dix ans plus tard, elle entreprend le récit de sa maladie, qu’elle adresse à sa mère, pour enfin tourner la page.

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