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Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.

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Juste ciel d’Eric Chevillard

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Cette fois c’est la fin pour Albert Moindre. Après avoir été l’ardent défenseur de l’orang-outan, après quelques apparitions en Afrique, après avoir écrit une biographie de Dino Egger, le pauvre Albert, si peu reconnu de son vivant, croise malencontreusement la route d’une camionnette transportant des olives et des dattes. Le choc envoie illico notre héros récurrent ad patres.

A peine a-t-on fini, ici-bas, de séparer la pulpe d’olive de ce qui reste du corps « dénoyauté » de Moindre, que celui-ci est déjà en train de se demander s’il est au Paradis ou en Enfer. Car l’espace dans lequel il est soudain transporté n’est pas des plus évocateurs. Lui-même n’a plus de substance, réduit à une conscience qui lui semble amoindrie, dépourvue d’intention, de désir, et plongée dans un brouillard, aussi bien mental que physique, indescriptible. « Aucun mot n’a été prévu pour décrire ces réalités si peu visibles et prévisibles. Crachiluve pourrait s’en rapprocher. Ou floustensoir. Visquescent peut-être. »

Autant dire qu’on pédale dans le yaourt – ou qu’on y pédalerait si on avait encore des jambes. Il n’y a apparemment plus qu’à attendre. Suffisamment longtemps pour se demander si ce n’est pas là, justement, le châtiment : « ignorer même si cet enfer était l’Enfer. » Jusqu’à ce que commence pour de bon la Divine Comédie d’Albert Moindre. Alleluia : on va enfin tout savoir sur l’au-delà !

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Choir d’Eric Chevillard

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« Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ». Ainsi pourrait commencer notre voyage en l’île de Choir, s’il existait une porte pour y accéder, s’il y avait d’autres moyens d’y pénétrer que de s’écraser lourdement en avion – auquel cas il serait préférable de périr dans le crash afin d’éviter de rester coincé toute une vie sur ce petit crachat dans la mer, cette terre divisée entre étendues désertiques et marécages pestilentiels, dévorée par les punaises et isolée du reste du monde par une enceinte de rochers infranchissables.

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Oreille Rouge d’Eric Chevillard

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Un jour, peut-être, vous avez décidé qu’il était temps, que vous laissiez sommeiller votre vocation depuis de trop longues années, que le monde avait besoin que vous vous mettiez au travail : vous vous êtes attablé devant une feuille blanche et vous avez attendu que naisse le roman extraordinaire dont vous aviez tant rêvé. Et puis, quelques heures ou quelques jours plus tard, il a bien fallu se rendre à l’évidence : certes, votre style changera peut-être notre vision de la littérature, mais vous n’aviez pas le moindre sujet valable en tête. Et vos quelques notes ont fini dans un tiroir.

Pour vous tous, frustrés de l’écriture, Chevillard a la solution : voyager. Comme cet écrivain tristement banal qui pourrait s’appeler Jules, Alphonse ou Georges-Henri, qui n’a jamais vraiment brillé mais  se voit invité pour quelques semaines au Mali dans le cadre d’une résidence. Il n’a aucun doute : un tel voyage sera l’occasion pour lui d’écrire un grand poème sur l’Afrique qui lui apportera une reconnaissance internationale. Le voilà donc dans l’avion, après maints atermoiements car il est tout de même peu rassurant de se rendre sur un tel continent, armé de son Moleskine noir, accessoire indispensable de tout écrivain voyageur depuis Hemingway (qui n’en a jamais possédé).

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Le Désordre Azerty d’Eric Chevillard

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Il est rare que j’attende un livre de pied ferme. Je ne suis pas de près les listes de publications à venir des maisons d’édition, et je découvre en général la sortie d’un livre une fois que c’est fait. Le Désordre Azerty fait exception puisque depuis que Minuit avait mis en ligne ses premières pages, j’en rêvais la nuit, et même parfois le jour, avec la bave aux lèvres. Du coup quand je l’ai vu dans la vitrine de ma très chère libraire ce mercredi 8 janvier, avec, rendez vous compte, un jour d’avance sur la sortie officielle, je me suis rué dessus et suis rentré chez moi en trottinant, avec des airs d’écolier qui sait que l’école est finie. 

Bref. Il viendra sans doute un jour où tout le monde aura lu, sinon tout Chevillard, au moins le Désordre Azerty. On l’étudiera du primaire à l’université. Il sera le petit livre blanc d’une révolution littéraire, peut-être. En attendant ce jour béni, il va falloir expliquer de quoi il s’agit. Pour commencer, il s’agit du dix-neuvième livre de Chevillard publié chez Minuit ; on avait l’habitude de le voir s’illustrer dans le genre du roman, à condition d’en avoir une définition large, le récit devant en général se plier aux caprices des innombrables digressions de son narrateur. Il est donc bien naturel que Chevillard se détache ici du genre romanesque pour proposer un abécédaire, genre forcément fragmentaire qui lui permet de laisser libre cours à son style fait de bifurcations et de coq-à-l’âne.

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Les Oubliés de Christian Gailly

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Je n’avais jamais lu de roman de Christian Gailly, auteur pourtant réputé qui nous a quittés à 70 ans en octobre dernier. Cette lacune est désormais réparée puisque je viens de terminer un de ses derniers romans, Les Oubliés. Ca fait toujours drôle de découvrir un auteur juste après son décès, d’autant plus quand, comme ici, le roman traite de sujets douloureux comme la vieillesse, l’oubli et la mort.

Plus précisément, ces oubliés dont parle le titre, ce sont ces personnalités plus ou moins célèbres à une époque qui ont soudain disparu des radars. Deux journalistes, Albert Brighton et Paul Schooner, en ont fait leur fonds de commerce : ils rencontrent et interviewent des artistes perdus de vue. Ils appellent leurs escapades aux quatre coins de la France des « missions ». Lorsqu’ils partent interviewer Suzanne Moss, une ancienne violoncelliste, ils ignorent que cette mission sera leur dernière. Car Paul va trouver la mort dans un bête accident de voiture, remettant en question l’avenir d’Albert.

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Insoupçonnable de Tanguy Viel

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Après La Disparition de Jim Sullivan et Paris-Brest, je continue mon petit tour dans l’oeuvre de Tanguy Viel. Avant de s’attaquer au roman américain et à l’auto-fiction, Viel s’est essayé, à plusieurs reprises d’ailleurs, aux codes du roman policier. Insoupçonnable fait partie de cette « première période » de l’oeuvre de Viel.

De fait, l’intrigue d’Insoupçonnable s’articule autour d’ingrédients bien classiques du polar. Comme dans le Crime était presque parfait, les coupables sont en fait les héros et on est encouragé à prendre parti pour eux. Et, comme dans le célèbre film d’Hitchcock, la machine bien huilée qu’ils ont imaginée va s’enrayer.

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Paris-Brest de Tanguy Viel

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Louis n’a que 20 ans mais sa vie a déjà tout d’un roman. Entre sa grand-mère qui a hérité de dix-huit millions de francs d’un vieillard dont elle a été la dame de compagnie pendant trois ans, sa mère qui depuis soupçonne la femme de ménage d’en avoir après le magot, son père qui a détourné les fonds du club de foot brestois, son frère devenu footballeur professionnel et dont l’homosexualité est un secret de polichinelle, il en a, des choses à raconter.

Mais pour oublier un peu tout ça, Louis a commencé par fuir à Paris après s’être occupé de sa grand-mère pendant quelques années, tandis que le reste de sa famille s’était exilée dans le Languedoc. Lorsque tout ce petit monde rentre au bercail, Louis cherche à échapper à sa mère, pour qui il n’a jamais été à la hauteur. Mais lui aussi cache un secret digne d’un feuilleton, et comme exutoire il a choisi l’écriture : lorsqu’il rentre à Brest pour le réveillon de Noël, en 2000, il emporte dans sa valise une petite bombe à retardement, son « roman familial » dans lequel il a consigné toutes les petites mesquineries et les grandes arnaques de chacun.

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A paraître : Le Désordre azerty d’Eric Chevillard

chevillard-azertyArrêtez tout ce que vous êtes en train de faire (surtout que je vous vois, là, à glander en lisant des blogs), Chevillard revient. En 2014, oui, mais les éditions de Minuit ont eu la bonne idée de nous offrir dès maintenant les premières pages du Désordre azerty, l’occasion pour ceux et celles qui se demandaient par quel bout prendre le Chevillard d’en avoir un petit aperçu.

Le Désordre azerty, il vaut mieux prévenir, n’est pas un roman mais un abécédaire, dans le désordre donc, ou plutôt dans l’ordre du clavier. Une excellente idée qui va au bout de la logique de fragmentation que suit l’écriture de Chevillard. 26 entrées, parmi lesquelles on trouvera les alléchants « Banc Beckett », « Dieu », « Humour », « Littérature » – rien que ça, oui – et même « Chevillard ». Pour l’instant il faudra se contenter de « Aspe », « Zoo » et d’un morceau de « Ennemi ». On y retrouve le style toujours sur le qui-vive de Chevillard, et son goût pour le commentaire littéraire vu sous les angles les plus inattendus. J’ai hâte de lire le reste…

Le désordre Azerty sur le site de Minuit

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Démolir Nisard d’Eric Chevillard

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Pouvez-vous me dire qui occupe actuellement le siège n°39 à l’Académie Française ? Je ne voudrais pas sous-estimer votre culture générale, chers lecteurs, mais je préfère vous donner la réponse : il s’agit de Jean Clair. Pas le dernier des idiots, Jean Clair, c’est le moins qu’on puisse dire. Bon. Et ses prédécesseurs alors ? Citez-m’en un, au débotté, je vous écoute. Non, hein ? Et pourtant. Pourtant, au siège n°39 a été élu en 1850 le plus sinistre sire que la terre ait porté. Il y est resté trente-huit ans. Ce funeste académicien s’appelait Désiré Nisard, pardon, Jean-Marie-Napoléon-Désiré Nisard, et le narrateur d’Eric Chevillard n’en peut plus, de cet autre Napoléon le petit. Pour en finir, il va donc lui imaginer tous les sorts possibles, débarrassant ainsi le monde de l’influence de Nisard.

Démolir Nisard se présente donc comme un long réquisitoire ponctué des mille morts de ce malheureux Désiré. Pourquoi tant de haine, se demande-t-on évidemment. Trois fois rien, en apparence : Désiré Nisard, pur produit du XIXe siècle, est un homme politique plus qu’un homme de lettres. Du genre à retourner sa veste à chaque changement de régime pour rester en place aux plus hauts sommets de l’Etat. Au point qu’on se demande ce qu’il fait à l’Académie : éternel défenseur de la littérature du passé, prétendant que la création est morte après Racine, Nisard s’est toujours bien gardé d’écrire, se contentant de traduire des auteurs latins – à l’exception de carnets de voyages et d’une oeuvre considérée comme une erreur de jeunesse, Le Convoi de la laitière, court récit dont Nisard aurait détruit, au long de sa vie, tous les exemplaires.

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