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Au bord des fleuves qui vont d’Antonio Lobo Antunes

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J’ai lu pour la première fois Antonio Lobo Antunes. J’étais prévenu : la langue d’Antunes est bien particulière, un long fleuve qui a ses propres règles, qui peut déconcerter, déstabiliser, que beaucoup trouvent inaccessible. Un style qui demande de la concentration, extrêmement exigeant. Et en effet, dès la première page, ce style s’impose au lecteur : des phrases étalées sur des chapitres entiers, entrecoupées de lignes de dialogues isolées, qui voguent au gré de la pensée de l’auteur, bifurquent, sautent d’un souvenir à l’autre, de sensations en sensations.

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Le Chardonneret de Donna Tartt

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La vie de Theo Decker vole en éclats un beau matin dans un musée New-Yorkais. Alors qu’il découvre une exposition autour de maîtres de la peinture flamande avec sa mère, férue d’histoire de l’art, une bombe explose. Sa mère trouve la mort. Lui ressort du musée, hébété, avec sous le coude une toile d’une immense valeur qu’il n’avait pas vraiment l’impression de voler, mais plutôt de protéger : le Chardonneret de Carel Fabritius. A mesure qu’il tente de reconstruire sa vie, et jusqu’à l’âge adulte, ce tableau ne cessera de le hanter.

On a évidemment tout lu sur le Chardonneret de Donna Tartt et l’édition Abacus que j’ai achetée ne permet à aucun moment d’oublier le torrent d’éloges qui a accompagné sa sortie. Pour un peu, on ne distinguerait plus le chardonneret lui-même au milieu des blurbs et autres citations d’articles de presse. « A masterpiece », dit le Times, « Astonishing », clame le Guardian, « A triumph », s’incline Stephen King. Sans compter ce gros macaron « Winner of the Pulitzer Price for Fiction 2014″… Comment voulez-vous ne pas être déçu avec un horizon d’attente pareil ?

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L’Ascendant d’Alexandre Postel

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Aujourd’hui, papa est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

Ca pourrait commencer comme ça. Le narrateur de l’Ascendant apprend au début du roman la mort de son père, pratiquement perdu de vue depuis des années. Malgré l’air contrit de tous ceux qui l’entourent – c’est-à-dire pas grand monde -, il ne peut accueillir la nouvelle qu’avec une certaine indifférence. Ce n’est que lorsqu’il se rendra dans la maison de son père pour y faire du tri et qu’il découvrira un terrible secret dormant dans la cave qu’il prendra la mesure de ce qui lui arrive.

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Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.

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Requin de Bertrand Belin

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Dans le contre-réservoir de Grosbois, un lac artificiel à proximité de Dijon, un homme est en train de se noyer. Pas de faux suspense, sa mort est imminente, une mort stupide, provoquée par une simple crampe qui l’a harponné loin du rivage, trop loin pour être vu ou entendu par Peggy et Alan, sa femme et son fils, trop occupés de toute façon à se rassasier de soleil, ou par n’importe quel autre baigneur venu profiter du lac.

L’homme se noie : quelques minutes en suspension, entre deux eaux, quelques instants qui suffisent à ce que sa vie défile devant ses yeux. Une poignée de flashs plutôt, parsemés de réflexions tout à fait accessoires, la petite mécanique de la pensée ne se grippant jamais tout à fait.

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Les Corrections de Jonathan Franzen

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« Toutes les familles heureuses se ressemblent ; mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon », écrivait Tolstoï. On pourrait aller plus loin et préciser que, dans une famille malheureuse, chaque membre l’est aussi à sa façon.

Prenons les Lambert, une famille originaire du Midwest. Les trois enfants, Gary, Chip et Denise, ont fui dès qu’ils l’ont pu Saint Jude, leur ennuyeuse petite ville natale. Gary, père de trois garçons, est en guerre ouverte avec sa femme, Caroline, qui cherche à la convaincre qu’il souffre de dépression. Chip s’est installé à New-York après avoir perdu son poste d’enseignant en université pour avoir couché avec une étudiante. Sans emploi, sans ressources, il peaufine éternellement un scénario inspiré de Shakespeare qui devrait lui assurer gloire et fortune. Denise, chef d’un grand restaurant à Philadelphie, se saoule de travail pour ne pas avoir à penser à sa vie sentimentale qui la pousse constamment vers des hommes mariés.

Pendant que chacun d’eux tente de mettre sa vie en ordre, leur mère, Enid, lutte au quotidien pour maintenir les apparences d’une famille fonctionnelle et heureuse. Tout en niant avec l’énergie du désespoir la maladie qui grignote petit à petit la lucidité de son mari, elle travaille ses enfants au corps pour qu’ils acceptent de passer un dernier Noël tous ensemble à Saint Jude. Après ce dernier petit bonheur, elle acceptera peut-être de mettre Alfred en maison médicalisée et de partir vivre à Philadelphie auprès de Gary et Denise.

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Seul dans le noir de Paul Auster

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Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le désert américain.

Suite à un accident de voiture qui le contraint la plupart du temps à garder le lit, August Brill s’est installé dans la maison de sa fille, Miriam, dans le Vermont, en compagnie également de Katya, la fille de Miriam.

Dans le silence de la maison, chacun lutte contre ses démons et tente d’oublier les évènements qui l’ont précipité dans une apathie sans issue : August porte le deuil de sa femme, Sonia, emportée par un cancer ; Miriam ne parvient pas à se remettre de son divorce, survenu cinq ans plus tôt ; Katya a vu son fiancé, Titus, se faire décapiter par ses preneurs d’otage en Irak, où il était parti combattre.

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Juste ciel d’Eric Chevillard

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Cette fois c’est la fin pour Albert Moindre. Après avoir été l’ardent défenseur de l’orang-outan, après quelques apparitions en Afrique, après avoir écrit une biographie de Dino Egger, le pauvre Albert, si peu reconnu de son vivant, croise malencontreusement la route d’une camionnette transportant des olives et des dattes. Le choc envoie illico notre héros récurrent ad patres.

A peine a-t-on fini, ici-bas, de séparer la pulpe d’olive de ce qui reste du corps « dénoyauté » de Moindre, que celui-ci est déjà en train de se demander s’il est au Paradis ou en Enfer. Car l’espace dans lequel il est soudain transporté n’est pas des plus évocateurs. Lui-même n’a plus de substance, réduit à une conscience qui lui semble amoindrie, dépourvue d’intention, de désir, et plongée dans un brouillard, aussi bien mental que physique, indescriptible. « Aucun mot n’a été prévu pour décrire ces réalités si peu visibles et prévisibles. Crachiluve pourrait s’en rapprocher. Ou floustensoir. Visquescent peut-être. »

Autant dire qu’on pédale dans le yaourt – ou qu’on y pédalerait si on avait encore des jambes. Il n’y a apparemment plus qu’à attendre. Suffisamment longtemps pour se demander si ce n’est pas là, justement, le châtiment : « ignorer même si cet enfer était l’Enfer. » Jusqu’à ce que commence pour de bon la Divine Comédie d’Albert Moindre. Alleluia : on va enfin tout savoir sur l’au-delà !

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La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat

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Pour un stage effectué au début de l’année, j’ai été conduit à m’intéresser à la littérature en persan, dont l’histoire atypique trouve ses racines dans une abondante production de poésie du XIIe au XIVe siècle. Longtemps jugée inégalable, celle-ci a conduit les auteurs iraniens et afghans à rester jusqu’à la fin du XIXe dans l’ombre de modèles quasiment déifiés comme Férdowsî, auteur du Shâh Nâmeh, une épopée de plus de 60 000 vers. Son renouveau n’a eu lieu qu’au début de l’époque moderne, notamment sous l’impulsion d’une poignée d’auteurs qui ont introduit la forme romanesque en Iran.

Tête de file involontaire de ce renouveau de la littérature persane, Sadegh Hedayat est né en 1903. Après des études au collège français de Téhéran puis à Paris, il reste profondément marqué par sa lecture de grands maîtres européens, de Kafka aux surréalistes. Cette influence, mêlée à celle des grands poètes persans, se ressent dans la Chouette aveugle, dont la publication en 1941 fit scandale. Traduit en français en 1953, trois ans après le suicide de son auteur, il fut salué par Breton comme un chef d’oeuvre et est depuis devenu un classique reconnu en Iran.

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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

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Bien que je ne sois pas le plus assidu des lecteurs de la blogosphère littéraire, il m’a été impossible de rater, l’année dernière, le véritable phénomène qu’a été Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Pendant plusieurs mois, il m’a semblé le voir chroniqué absolument partout, et au moment où je commençais à l’oublier, il a resurgi dans bon nombre de classements de fin d’année. Difficile de résister, donc, quand je suis tombé dessus sans même le chercher à la bibliothèque.

Du sujet, j’avais compris l’essentiel : Simon Limbres est un jeune homme qui décède brutalement, bêtement, dans un accident de la route. Simon n’est pas attaché, il percute le pare-brise tête la première. A son arrivée à l’hôpital, il est déjà en mort cérébrale. Réparer les vivants est son histoire, mais aussi celle de ses parents et de leur valse hésitation au moment de décider si, oui ou non, ils laisseront les médecins recueillir ses organes afin qu’ils permettent à d’autres, des inconnus, de survivre.

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