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Price de Steve Tesich

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On a découvert Steve Tesich il y a deux ans, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont propulsé Karoo, immense roman publié au début des années 90, juste avant la mort de l’auteur, sur le devant de la scène. Fort de ce succès-surprise, la petite mais indispensable maison d’édition publiait cet automne Price, le premier roman de Tesich.

Ce hasard du calendrier éditorial nous force ainsi à lire l’oeuvre de Tesich à l’envers : le roman de la maturité avant l’oeuvre de jeunesse, le texte du crépuscule avant celui des grandes espérances. Il y a ainsi quelque chose de déstabilisant à découvrir dans Price une fraîcheur, une inspiration qu’on ne trouvait pas dans Karoo. Une quinzaine d’années seulement les sépare pourtant, et Tesich a déjà 40 ans quand paraît Price. Mais là où Saul Karoo courait vers une mort annoncée bien à l’avance, Vincent Price, lui, est à l’aube de sa vie. Fraîchement sorti du lycée, il s’apprête avec une inquiétude certaine à entrer dans l’âge adulte. Il va le faire en un été (le titre original, Summer Crossing, contient bien cette notion de franchissement) qui concentrera toutes les expériences les plus marquantes que l’on puisse imaginer : le premier amour, le premier deuil, la première rupture.

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Mécanismes de survie en milieu hostile d’Olivia Rosenthal

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Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder.

C’est sur cette note d’intention qui sonne comme un avertissement que s’ouvre Mécanismes de survie en milieu hostile. Le fait qui va revenir tout au long des cinq chapitres qui composent le roman est de ceux que quiconque voudrait tenir à distance et oublier par tous les moyens possibles : la disparition d’une soeur. Par l’écriture, Olivia Rosenthal cherche à l’enrober, le voiler, l’occulter si possible. C’est précisément ce travail qui rend l’évènement plus insoutenable encore.

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Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

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Qui n’a pas planché, un jour ou l’autre, sur l’Etranger, superstar des programmes de littérature au lycée et régulièrement cité dans le palmarès des livres préférés des Français ? Qui ne s’est jamais demandé pourquoi Meursault se révèle incapable de pleurer à l’enterrement de sa mère, et pourquoi quelques temps plus tard il tue un Arabe sur la plage – à cause du soleil, dit-il ? Combien se sont interrogés sur le sens du procès qui s’ensuit, qui s’attarde plus sur le détachement émotionnel de Meursault que sur son crime ?

Le statut particulier de l’Etranger dans le paysage de la littérature française du XXe siècle en fait un candidat idéal à la réécriture ou à la citation. Kamel Daoud, dans Meursault contre-enquête, saute sur une zone d’ombre : le personnage de l’Arabe, jamais nommé dans l’Etranger, que Meursault tue sans raison. En lui donnant chair par le biais d’un frère qui lui survit, Daoud part à contresens sur les traces de Camus et de Meursault.

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Charlotte de David Foenkinos

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David en a assez.
On ne le prend pas assez au sérieux.
Avant, il écrivait des bluettes.
Maintenant, il écrit des livres sur le mal de vivre.
Avec un peu d’espoir à la fin quand même.
Ca ne suffit pas.
Il a pourtant des choses en lui.
Des choses sombres.
La mort.
Le deuil.
La douleur.
L’amour, ça va bien cinq minutes.

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On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt

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D’un acteur comique qui se tourne soudain vers le drame, on dit généralement, avec pas mal de scepticisme, qu’il fait son Tchao Pantin. On regarde ça de loin, en attendant le plantage qui semble inévitable, parce qu’on aime bien que les gens évitent de sortir de leurs petites cases. En littérature, il est peut-être plus difficile encore d’échapper à une réputation : il n’y a qu’à voir une auteure aussi adulée que J.K. Rowling, qui se sent obligée de sortir des romans sous pseudonyme pour espérer obtenir un traitement un tant soit peu neutre, pour le comprendre. Il manque cependant à la littérature un archétype du virage à 180°, comme l’est Tchao Pantin pour le cinéma. Dans quelques années, on dira peut-être d’un écrivain de best-sellers qui cherche à se tourner vers un genre plus sérieux qu’il fait son On ne voyait que le bonheur.

Car Grégoire Delacourt est de ceux qui se traînent une réputation de petit écrivain anodin, aux romans pleins de bons sentiments. Le genre d’auteur qui vent bien mais qui est regardé de haut par une bonne partie de la profession. Je dois d’ailleurs avouer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de lire la Liste de mes envies ou la Première Chose qu’on regarde. Cette année, Delacourt a décidé de donner un bon coup de pied dans la fourmilière : exit les petits bonheurs du quotidien et autres mièvreries, son nouveau roman parle d’Antoine, un pauvre type en manque d’amour, hanté par une enfance ponctuée de drames – la mort d’une soeur, le départ de sa mère -, dont le père est en train de mourir, et qui décide un soir de tuer ses enfants avant de se suicider mais se révèle incapable d’aller au bout. Après avoir tiré une première balle sur sa fille, les remords l’assaillent et il se rend immédiatement à la police.

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Constellation d’Adrien Bosc

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Il n’y a pas de mauvais sujet. D’accord. Il n’empêche que le sujet de Constellation ne m’inspirait guère confiance. Comment dire, l’histoire des 48 passagers de l’avion dans lequel Marcel Cerdan est mort alors qu’il allait rejoindre Edith Piaf à New York, ce n’est pas vraiment que ça ne m’intéresse pas, non, mais plus exactement je m’en bats l’oeil avec un gant de boxe. Mais voilà, bêtement, je me suis lancé cette année le défi de lire les 15 nommés au Goncourt – avec celui-ci, j’en suis à quatre et je sens déjà que je vais avoir du mal à arriver au bout. Prenant mon courage à deux mains et essayant de faire abstraction de mes a priori, je me suis donc lancé dans cet assez court roman, curieux de connaître la démarche de l’auteur. Celle-ci se dessine assez rapidement puisque, loin de se focaliser sur Cerdan, Adrien Bosc s’intéresse tour à tour aux quarante-huit passagers du Constellation :

Quarante-huit personnes, autant d’agents d’incertitudes englobées dans une série de raisons innombrables, le destin est toujours une affaire de point de vue. Un avion modélisé dans lequel quarante-huit fragments d’histoires forment un monde.

Ainsi, Constellation est en quelque sorte une version miniature de la Vie mode d’emploi – Perec est d’ailleurs cité -, chaque chapitre retraçant l’histoire d’un passager jusqu’à ce dernier voyage.

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L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt

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Mon premier contact avec Eric Reinhardt date, comme pour beaucoup de lecteurs, de 2007, avec la parution de Cendrillon. C’était la première fois que je m’intéressais de près à la rentrée littéraire, je ne savais pas vraiment à quel saint me vouer – j’ai d’ailleurs lu pas mal de daubes cette année-là – et une ou deux bonnes critiques avaient suffi à me décider pour ce roman qu’on disait extrêmement dense et ambitieux, articulé autour de quatre personnages, tous des avatars de l’auteur, des représentations des trajets qu’il aurait pu suivre si son destin avait été légèrement différent. Je l’avais refermé perplexe, pas certain d’avoir lu un brillant exercice d’autofiction ou un navet vain et prétentieux. Sept ans après, je l’ignore encore mais Cendrillon reste un roman auquel je pense régulièrement. Quand j’ai lu que Reinhardt sortait un nouvel opus pour cette rentrée 2014, je me suis donc dit qu’il était temps d’essayer de cerner un peu mieux le personnage.

Tout commence, justement, par Cendrillon et la lettre d’une lectrice qui l’a adoré. Charmé par la prose de la jeune femme, sous laquelle il devine un caractère compatible avec le sien et une séduisante capacité d’analyse, Reinhardt accepte de la rencontrer. Ils se verront deux fois et échangeront quelques mails. Bénédicte Ombredanne finira par disparaître complètement de la vie de Reinhardt, mais elle lui aura laissé auparavant la matière pour un nouveau roman.

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What I loved (Tout ce que j’aimais) de Siri Hustvedt

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Leo Hertzberg est critique et professeur d’histoire de l’art, notamment reconnu pour son essai A Brief History of Seeing in Western Painting, consacré à la place du regard dans la peinture classique et moderne. Au terme d’une riche carrière et d’une vie personnelle mouvementée et marquée par le sceau du deuil, le voilà frappé par un dernier drame, dont la cinglante ironie est évidente : touché par la DMLA, Leo perd la vue. Au centre de son champ de vision se déploie une tache sombre qui l’empêche de reconnaître ceux qu’il a aimés et d’étudier les tableaux qui l’ont ému.

Sa seule ressource, désormais, est sa mémoire. Leo est capable de convoquer mentalement tout un catalogue d’oeuvres picturales qui lui permet de continuer à exercer tant bien que mal son métier. Il procède de même pour tous les êtres qu’il ne peut plus voir : sa femme Erica, son fils Matt ou encore son ami de toujours, l’artiste Bill Wechsler. What I loved est en premier lieu le récit d’une vie traversée par la perte et le deuil. De la famille laissée en arrière dans l’Allemagne d’Hitler à la perte des êtres les plus chers, Leo apprend à composer avec l’absence.

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Waterloo Necropolis de Mary Hooper

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La rue était étroite et humide, et l’air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l’étalage consistait en un tas d’enfants qui criaient à qui mieux mieux, malgré l’heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c’est-à-dire la lie de l’espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces. De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres se vautraient dans la boue ; et parfois on voyait sortir avec précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont, selon toute apparence, les intentions n’étaient ni louables ni rassurantes.

Voilà ce que découvre l’Oliver Twist de Dickens lorsqu’il arrive à Londres pour la première fois. Cette triste description, qu’on pourrait retrouver quasiment à l’identique dans tous les romans de Dickens, c’est le quotidien de Grace et Lily Parkes, deux orphelines qui tentent de survivre dans leur quartier miteux en revendant pour quelques pennies des bottes de cresson achetées le matin au marché. Après la mort de leur mère, Grace, la cadette, s’est vue contrainte de veiller sur son aînée, trop simple pour se débrouiller seule. Pleine de ressources, elle a toujours réussi à la protéger, même quand elles ont dû quitter la maison de charité où un inconnu les a forcé à partager leur lit. Mais l’hiver qui arrive s’annonce particulièrement rude : l’argent se fait rare et la pension où elles habitaient une petite chambre à deux ferme soudain ses portes, rachetée par un homme d’affaires qui veut détruire le bâtiment délabré pour construire des logements plus rentables. Grace et Lily avaient pourtant de grandes espérances : leur mère leur a toujours dit que leur père ne les avait quittées que pour aller faire fortune en Amérique, et qu’il reviendrait les chercher dès que ce serait chose faite. En attendant que leur rêve prenne forme, Grace doit accepter une offre d’emploi peu habituelle : elle sera pleureuse d’enterrement pour Mr et Mrs Unwin, un couple sans scrupules qui a bâti sa fortune sur le commerce de la mort.

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Les Oubliés de Christian Gailly

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Je n’avais jamais lu de roman de Christian Gailly, auteur pourtant réputé qui nous a quittés à 70 ans en octobre dernier. Cette lacune est désormais réparée puisque je viens de terminer un de ses derniers romans, Les Oubliés. Ca fait toujours drôle de découvrir un auteur juste après son décès, d’autant plus quand, comme ici, le roman traite de sujets douloureux comme la vieillesse, l’oubli et la mort.

Plus précisément, ces oubliés dont parle le titre, ce sont ces personnalités plus ou moins célèbres à une époque qui ont soudain disparu des radars. Deux journalistes, Albert Brighton et Paul Schooner, en ont fait leur fonds de commerce : ils rencontrent et interviewent des artistes perdus de vue. Ils appellent leurs escapades aux quatre coins de la France des « missions ». Lorsqu’ils partent interviewer Suzanne Moss, une ancienne violoncelliste, ils ignorent que cette mission sera leur dernière. Car Paul va trouver la mort dans un bête accident de voiture, remettant en question l’avenir d’Albert.

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