0

Ruines-de-Rome de Pierre Senges

064-fleur-cymbalaire-des-murs

Combien a-t-on vu d’apocalypses ? Combien de fois le monde devra-t-il disparaître sous l’assaut d’une catastrophe écologique, d’un cataclysme nucléaire, d’une épidémie ou d’une collision   de la Terre avec un autre corps céleste ? N’en verra-t-on jamais la fin, franchement ?

Eh bien non, car voilà que Pierre Senges a l’idée d’une apocalypse bien à lui, qui nous changera des canons du genre – on n’en attendait pas moins d’un tel auteur. Dans Ruines-de-Rome, Senges imagine une fin du monde par les plantes ; une fin du monde douce et invisible, insidieuse, une dévoration lente mais inexorable de la civilisation par le monde végétal, orchestrée par un jardinier minutieux et déterminé. Ce jardinier, héros – si l’on peut dire – et narrateur de Ruines-de-Rome, a une première vision de cette apocalypse en voyant les racines d’un frêle arbrisseau desceller les dalles d’un chemin et soulever le goudron qui le borde. A partir de là, il n’aura de cesse de répandre graines et jeunes pousses dans la ville pour y semer le chaos.

Lire la suite

0

L’Oragé de Douna Loup

Il est à craindre que le nom de Jean-Joseph Rabearivelo ne vous dise pas grand chose – rassurez-vous, ça ne fait pas non plus très longtemps que je l’ai découvert. Il s’agit pourtant d’une des figures les plus importantes de la littérature malgache, et notamment le premier écrivain de l’île à écrire en français, que l’auteure franco-suisse Douna Loup nous propose de découvrir dans son troisième roman.

Lorsque Jean-Joseph Rabearivelo naît, en 1903, Madagascar est depuis six ans sous administration française. La colonisation, qui s’est faite dans le sang et a été suivie de dix ans de guerre civile, est encore dans toutes les mémoires et les mouvements contestataires, qui ne cesseront jamais d’élever leur voix jusqu’à l’indépendance en 1958, restent très présents. Dans ce climat, la parole des intellectuels ne peut que compter.

Jean-Joseph Rabearivelo n’avait pourtant rien pour en devenir un : issu d’une famille pauvre, déscolarisé à treize ans, c’est seulement sa soif dévorante de lecture qui lui permit de devenir le poète qu’il fut. Douna Loup, dans l’Oragé, choisit de se concentrer sur une courte période de la (courte) vie de Rabearivelo : la fin de sa période de formation, lorsque le poète décide d’abandonner la langue malgache pour écrire en français.

Lire la suite

2

Pourquoi le saut des baleines de Nicolas Cavaillès

baleine-saut

J’ai déjà expliqué il y a quelques temps ma fascination pour les baleines, à l’occasion de ma lecture de La Baleine dans tous ses états de François Garde. Il était donc impossible pour moi de rater le petit livre que Nicolas Cavaillès a publié au printemps aux Editions du Sonneur, et qui se propose – en apparence tout du moins – de répondre à une question lancinante : pourquoi les baleines sautent-elles, de manière irrégulière et imprévisible, hors de l’eau ?

Le titre ne porte pas de point d’interrogation bien que cette question ne soit toujours pas tranchée : les baleines sautent hors de l’eau sans que cela réponde à une nécessité biologique – puisque remonter calmement à la surface leur suffit à respirer – ni qu’on ait pu identifier une dimension sociale ou ludique dans ces sauts.

Lire la suite

0

Le Voyageur liquide de Jean Cagnard

serpents

Il y a des premières phrases tout à fait anodines, que l’on dépasse sans trop y prêter attention. Il y a des premières phrases toutes sèches, qui donnent l’impression de se refuser. Il y a celles qui sont un peu trop fleuries, un peu trop maquillées, qui trahissent l’envie de plaire à tout prix. Et puis il y a des premières phrases qui, en une poignée de mots, parviennent à créer une connivence telle que l’on sait d’avance que l’on va très bien s’entendre avec leur auteur. Par exemple :

Le serpent tomba du ciel au moment où je sortais de la boutique de la station-service.

Voilà. Avouez, quand même. C’est trois fois rien, peut-être, mais on a soudain bien envie de faire un grand sourire à Jean Cagnard et de lui dire vas-y, je t’écoute, raconte-moi cette histoire.

Lire la suite

1

La Dame blanche de Christian Bobin

manuscrit emily dickinson

On connaît sans doute trop mal, en France, l’oeuvre d’Emily Dickinson, une des figures les plus emblématiques de la poésie américaine dont la quasi-intégralité de la production fut publiée de manière posthume. Révolutionnaire pour son époque, sa poésie n’hésite pas à se jouer des règles de ponctuation et de versification. Bien qu’hermétique par endroits, elle possède malgré son caractère fragmentaire une grande puissance d’évocation, une propension à embrasser dans sa brièveté caractéristique des étendues considérables.

Lire la suite