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Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.

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Beast d’Elsa Boyer

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Beast, la nouvelle voiture du président, roule de meeting en conférence et de sommet en plateau télé. C’est à la fois une mécanique intelligente, une forteresse imprenable et un lieu de réunion ; un sas de décompression insonorisé à l’écart du monde réel.

A son bord, donc, un président aux contours flous, porté au pouvoir par ce qui semble être une petite machination mesquine. Il n’a pas de nom, et ses deux bras droits non plus : chacun est affublé d’un pseudonyme, comme dans une histoire d’espionnage.Tandis que lui, le coq, est à l’abri dans son « tank d’apparat », le rat et le cheval sont rattrapés par les petites embrouilles qui ont permis son élection, dont on ne connaîtra pas les tenants ni les aboutissants.

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Vernon Subutex 2 de Virginie Despentes

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En refermant Vernon Subutex 1, on se disait forcément que le deuxième volume – et le troisième, qui arrive à la rentrée – ferait partie des lectures indispensables de la fin de l’année. Avec ses airs de Comédie Humaine des années 2000 ou de tombeau des figures du Paris rock et punk, ce premier volume était un des romans les plus impressionnants de ce début d’année.

La seule question qui restait en suspens était celle de l’opportunité de donner une suite à ce roman qui semblait se suffire à lui seul, qui constituait un cycle indépendant. Certes, l’arc narratif impliquant une auto-interview inédite du chanteur star Alex Bleach, laissée à Vernon Subutex peu de temps avant que celui-ci tombe dans la précarité – justement à cause de la mort de Bleach -, restait à boucler. Mais en dehors de ce point précis, Vernon Subutex 1 proposait une fin cohérente, aboutie, au moment où Vernon se retrouvait, pour de bon, à la rue.

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Petit traité de dissidence spirituelle de Baptiste-Marrey

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Un chômeur en fin de droits de 33 ans, se faisant appeler Ali-Jesu a été conduit le jeudi 20 avril au Commissariat de Pont-sur-Marne pour troubles répétés à l’ordre public. Sans raison connue, il est décédé au cours de la nuit dans la cellule de dégrisement : il se serait lui-même blessé gravement au visage et aurait succombé à son hémorragie. « Il voulait sauver les autres, nous a déclaré le Commissaire-Centurion. Il n’a pas été fichu de se sauver lui-même. » L’IGN (la police des polices) a été saisie de l’incident.

Une douzaine de personnes, se prétendant disciples du défunt, ont manifesté pacifiquement devant le commissariat. Elles ont été dispersées par les forces de l’ordre.

(Dépêche AFP du vendredi 21 avril, 15 heures)

Matthieu, XXXVII/42

Ce court extrait devrait largement suffire à vous faire comprendre le principe de ce Petit traité de dissidence spirituelle, qui imagine l’avènement d’un nouveau Messie dans la France d’aujourd’hui. L’histoire ayant tendance à se répéter, les représentants du pouvoir, inquiets de l’influence gagnée par ce prophète, font tout ce qu’ils peuvent pour s’en débarrasser – jusqu’à ce dénouement, un peu moins grandiose que la Passion il faut bien l’admettre.

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Un sultan à Palerme de Tariq Ali

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Sicile, 1153. Après des années à naviguer de par le monde, la cartographe Idrisi revient à Palerme, où il va retrouver le roi Roger II, et donner à lire au monde le résultat de ses recherches. Ne reste plus qu’à trouver la première phrase de son livre avant de débarquer : la tradition voudrait qu’elle soit destinée à louer Allah, ce qui contrarie l’esprit scientifique d’Idrisi. Il voudrait pouvoir se passer de Dieu. Mais déjà que sa passion pour les créations du monde Occidental, à commencer par les œuvres d’Homère, et sa vieille amitié avec Roger II, alias Rujari, le sultan chrétien, le font parfois voir d’un mauvais œil, il est évident qu’une telle provocation est à éviter.

Idrisi ne va de toute façon pas avoir beaucoup le loisir de réfléchir à une telle question. Dès son arrivée à Palerme, il est assailli par ses filles, qui dénoncent leurs maris, supposément liés à un complot contre le sultan. Idrisi les soupçonne de vouloir simplement se débarrasser d’eux au prétexte qu’ils ont pris d’autres femmes. Mais très vite, c’est à une véritable forêt de complots et de conspirations en tout genre qu’Idrisi va se heurter. Personne à la cour ne sera plus en sécurité : ni lui, ni le Sultan, ni le fidèle Philippe, musulman converti au catholicisme et favori de Rujari. En un mot, ni chrétiens ni musulmans ne seront à l’abri de cette vague de fond qui va mettre à genoux tout un royaume.

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Soumission de Michel Houellebecq

De temps en temps nous parvient un livre tellement noyé dans le bruit médiatique qu’il serait vain de le lire en faisant comme si on ne savait rien de la polémique. C’est évidemment le cas de Soumission, dont on nous a rebattu les oreilles pendant toute la première semaine de janvier. Le pitch, vous le connaissez : en 2022, battant Marine Le Pen au deuxième tour, le fondateur du parti « Fraternité Musulmane » accède à la fonction présidentielle. S’ensuit un certain nombre de changements politiques et culturels profonds, de l’adoption généralisée de la polygamie à… Non, en fait, c’est à peu près tout. Dans ce contexte, nous suivons François, enseignant universitaire spécialiste de Huysmans, qui n’a pas vraiment d’opinion sur ce séisme politique, ni sur grand chose d’ailleurs.

J’ai donc attaqué Soumission sans même essayer de faire taire la voix dans ma tête qui hurlait, comme un présentateur de talk-show, « alors, le nouveau Houellebecq est-il un brûlot islamophobe ? » Au point que, dans les premiers chapitres, je ne pensais qu’à ça. Ce qui est dommage car, comme l’essentiel du roman en fait, ils n’ont rien à voir avec cette question. J’essayais de raison garder : non, ce n’est pas parce que le narrateur n’aime pas boire du thé vert à la grande mosquée de Paris, où un collègue l’invite, et qu’il trouve « dégoutante » la chicha à la pomme que fume celui-ci, que Soumission est une incitation à la haine. D’ailleurs, il a raison pour la chicha à la pomme, qui est le signe d’une totale absence de goût.

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Querelle autour d’un petit cochon italianissime à San Salvario d’Amara Lakhous

 

cochon

Si les hommes considèrent certaines situations comme réelles, alors elles le seront dans leurs conséquences.

Ce postulat, qu’on appelle le théorème de Thomas – William Isaac de ses prénoms – suggère qu’une représentation fausse que l’on se fait d’une situation modifie suffisamment notre comportement pour que la situation advienne pour de bon.  C’est peut-être compliqué, comme ça, mais prenez par exemple Enzo Lagana, qui est journaliste dans une feuille de chou turinoise. Un jour qu’il a quitté la ville pour des loisirs sans en avertir son patron, une série de meurtres violents a lieu. A quelques nuits d’écart, quatre Albanais puis trois Roumains sont retrouvés morts dans un quartier de Turin. Soucieux de ne pas être démasqué, Enzo prétend être au courant et invente un scoop : ces meurtres annoncent le début d’une guerre de mafias. Le papier qu’en tire le rédacteur en chef fait un tel bruit qu’Enzo se voit bientôt contraint d’inventer des sources, de bidonner des preuves et de fabriquer de faux entretiens avec des parrains au fort accent albanais ou roumain, tandis que le climat d’inquiétude grandit dans tout le Piémont.

Et le petit cochon italianissime qui donne au roman ce titre si loufoque, alors ? Il s’agit simplement du porc domestique d’un voisin d’Enzo qui a été vu se baladant dans la mosquée du quartier, ce qui a rendu les fidèles furieux. Tout en essayant de fabriquer de toutes pièces une vendetta suffisamment convaincante pour les lecteurs de son journal, Enzo va devoir régler cet incident diplomatique majeur que l’extrême-droite locale voudrait bien récupérer.

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