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Phénix de Raymond Penblanc

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« C’est l’histoire d’un garçon qui voudrait s’arracher à la gravitation universelle », annonce la quatrième de couverture. C’est l’histoire d’un garçon, presque encore un enfant, déjà au bord de l’adolescence, qui s’invente un univers de pureté et d’innocence dans un monde qui voudrait définitivement le souiller. L’histoire d’un gamin qui voudrait toujours continuer à être enfant de choeur, à faire s’élever sa voix d’ange vers le ciel ; un gamin qui préfèrerait ne rien savoir des choses du sexe que son grand frère Roland voudrait lui mettre directement sous le nez, un gamin qui s’est fabriqué un sanctuaire autour d’un arbre creux dans la forêt qui borde le village. C’est évidemment une histoire qui ne peut que se terminer par un échec, par l’entrée dans le monde des hommes, plein de saleté et de tentations.

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2084, la fin du monde de Boualem Sansal

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En intitulant son dernier roman 2084, Boualem Sansal se place évidemment dans la lignée du 1984 de George Orwell. On s’attend naturellement à y trouver un univers dystopique dominé par un chef suprême tyrannique, et c’est effectivement le cas : le monde dans lequel évoluent Ati et Koa, les deux héros de 2084, se réduit à un immense pays, l’Abistan, gouverné par un être quasiment mythique, Abi, représentant sur terre du dieu Yölah.

Au programme : surveillance des masses, lavage de cerveau, injustices à volonté et purges régulières. Ati et Koa sont les premiers à flairer quelque chose de louche, et ils entament un périple qui les entraîne aux confins de Qodsabab, la capitale de l’Abistan, là où un ghetto rassemble les mécréants, fidèles de Balis – Satan, en gros -, puis dans les méandres de l’Abigouv où ils recherchent Nas, un ministre soudainement déchu pour sa mauvaise gestion d’une découverte archéologique.

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Lisières du corps de Mathieu Riboulet

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Il y a déjà trois ans que Mathieu Riboulet a décroché le prix Décembre pour les Oeuvres de miséricorde – un texte magnifique qui m’a permis de découvrir cet auteur et que je vous recommande chaudement. Trois ans d’absence que l’auteur vient combler avec, d’un coup d’un seul, deux textes publiés en cette rentrée : Lisières du corps et Entre les deux il n’y a rien. Les Oeuvres de miséricorde entremêlait le corps physique et le corps politique, et on retrouve ces thèmes dans ces deux nouvelles publications, mais chacun de leur côté. Commençons donc par la part physique, avec Lisières du corps.

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La Répudiée d’Eliette Abecassis

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Rachel, la narratrice de la Répudiée, s’estime des plus heureuses. Son mariage a été arrangé par ses parents, certes, mais elle n’aurait pas pu tomber mieux : entre Nathan et elle, la distance respectueuse s’est très vite muée en tendresse puis en un amour et un attachement sincère. Mais dix ans après leur mariage, Nathan et Rachel n’ont toujours pas réussi à faire d’enfants. La loi du Talmud, qui considère la procréation comme le corollaire indispensable du mariage, autorise Nathan à répudier sa femme pour fonder un autre foyer. S’il hésite en raison des liens qui l’unissent à Rachel, son rabbin est plus catégorique et l’encourage à mettre fin à ce mariage infructueux.

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Un sultan à Palerme de Tariq Ali

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Sicile, 1153. Après des années à naviguer de par le monde, la cartographe Idrisi revient à Palerme, où il va retrouver le roi Roger II, et donner à lire au monde le résultat de ses recherches. Ne reste plus qu’à trouver la première phrase de son livre avant de débarquer : la tradition voudrait qu’elle soit destinée à louer Allah, ce qui contrarie l’esprit scientifique d’Idrisi. Il voudrait pouvoir se passer de Dieu. Mais déjà que sa passion pour les créations du monde Occidental, à commencer par les œuvres d’Homère, et sa vieille amitié avec Roger II, alias Rujari, le sultan chrétien, le font parfois voir d’un mauvais œil, il est évident qu’une telle provocation est à éviter.

Idrisi ne va de toute façon pas avoir beaucoup le loisir de réfléchir à une telle question. Dès son arrivée à Palerme, il est assailli par ses filles, qui dénoncent leurs maris, supposément liés à un complot contre le sultan. Idrisi les soupçonne de vouloir simplement se débarrasser d’eux au prétexte qu’ils ont pris d’autres femmes. Mais très vite, c’est à une véritable forêt de complots et de conspirations en tout genre qu’Idrisi va se heurter. Personne à la cour ne sera plus en sécurité : ni lui, ni le Sultan, ni le fidèle Philippe, musulman converti au catholicisme et favori de Rujari. En un mot, ni chrétiens ni musulmans ne seront à l’abri de cette vague de fond qui va mettre à genoux tout un royaume.

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Soumission de Michel Houellebecq

De temps en temps nous parvient un livre tellement noyé dans le bruit médiatique qu’il serait vain de le lire en faisant comme si on ne savait rien de la polémique. C’est évidemment le cas de Soumission, dont on nous a rebattu les oreilles pendant toute la première semaine de janvier. Le pitch, vous le connaissez : en 2022, battant Marine Le Pen au deuxième tour, le fondateur du parti « Fraternité Musulmane » accède à la fonction présidentielle. S’ensuit un certain nombre de changements politiques et culturels profonds, de l’adoption généralisée de la polygamie à… Non, en fait, c’est à peu près tout. Dans ce contexte, nous suivons François, enseignant universitaire spécialiste de Huysmans, qui n’a pas vraiment d’opinion sur ce séisme politique, ni sur grand chose d’ailleurs.

J’ai donc attaqué Soumission sans même essayer de faire taire la voix dans ma tête qui hurlait, comme un présentateur de talk-show, « alors, le nouveau Houellebecq est-il un brûlot islamophobe ? » Au point que, dans les premiers chapitres, je ne pensais qu’à ça. Ce qui est dommage car, comme l’essentiel du roman en fait, ils n’ont rien à voir avec cette question. J’essayais de raison garder : non, ce n’est pas parce que le narrateur n’aime pas boire du thé vert à la grande mosquée de Paris, où un collègue l’invite, et qu’il trouve « dégoutante » la chicha à la pomme que fume celui-ci, que Soumission est une incitation à la haine. D’ailleurs, il a raison pour la chicha à la pomme, qui est le signe d’une totale absence de goût.

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Le Complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood

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Dès la première page du Complexe d’Eden Bellwether, trois personnages meurent. Deux femmes sont déjà sans vie dans une maison au bord d’une rivière, tandis qu’Eden agonise sur la berge. Quatre autres personnages, au milieu, attendent les bras ballants et le souffle court que la police et les ambulanciers fassent leur travail.

On sait au moins à quoi s’en tenir. D’emblée, on se doute que le gentil roman de campus qui démarre ensuite et dans lequel Oscar Lowe, jeune héros aide-soignant de son état, tombe amoureux de la radieuse Iris Bellwether, étudiante en médecine dans un prestigieux college, va devoir suivre des chemins tortueux pour en arriver à ce final sanglant.  Aucun risque d’être déçu : des voies de traverses, des fausses pistes et des virages brutaux, Benjamin Wood en a plus d’un sous le coude.

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Le Roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod

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On me dit jolie, turbulente, ambitieuse. J’ai grandi dans un château posé sur la lande et je porte un prénom dont l’origine divise les poètes. Aliénor : Alaha an Nour, Dieu est lumière, en hommage à l’Espagne musulmane que mon Aquitaine a toujours aimée. Elienenn, en gaélique, qui signifie l’étincelle. Eleos en grec, « compassion ». Leneo pour le latin, « adoucir ». Il faut se méfier des mots. Ils racontent n’importe quoi. Mon prénom est un monde et personne n’y laisse son empreinte. Ni Dieu ni roi.

Dans le grand roman de l’Ancien Régime émergent quelques figures féminines. Le fait est déjà rare, mais il est encore moins courant qu’on les considère de manière positive. Le plus souvent, leurs liens avec le pouvoir sont décrits comme troubles – ce sont des épouses ou des maîtresses qui mènent un roi ou un duc à la baguette et tirent les ficelles dans l’ombre. Au mieux, on admire leurs talents de manipulatrices, comme Madame de Maintenon. Au pire, on les imagine un peu sorcières, comme Catherine de Médicis.

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Mithra et le mithriacisme de Robert Turcan

En janvier, j’ai fait ce que l’on devrait tous faire au moins une fois par an : je suis allé flâner au Louvre. Une amie voulait y voir les portraits du Fayoum et, une chose en entraînant une autre, nous avons fait un petit tour dans le département des Antiquités Orientales. Tout au fond d’une salle quasiment déserte nous sommes tombés sur un petit ensemble de statues et de bas-reliefs liés au culte du dieu Mithra. Parmi les statues, celle d’un homme ailé à tête de lion, enserré dans les replis d’un serpent, m’a particulièrement interpellé : je croyais que le mithriacisme était une sorte de proto-monothéisme, et je découvrais qu’un ensemble de divinités gravitait autour de Mithra ; je pensais également qu’il s’agissait d’un culte certes issu d’autres mythologies, mais détaché d’elles, or la statue à tête de lion était désignée comme Kronos, l’équivalent grec de Saturne, par le cartel. Renvoyé à ma grande ignorance, je me dis donc qu’il était temps d’en apprendre un peu plus sur cette religion.

Ce qui reste le plus étonnant, c’est la disproportion entre l’importance du mithriacisme à la fin de la période antique et les maigres connaissances que nous en avons : au IIIe siècle, le culte de Mithra, avec des variantes, est célébré de l’Ecosse à l’Indus, en passant par le Maghreb et la vallée du Rhin. L’un des plus importants foyers du mithriacisme est Rome, et certains empereurs du IVe siècle reconnaissent en lui le « protecteur de leur pouvoir ». Même si le culte peine à se transmettre massivement (le mithriacisme est une secte à mystères, qui implique une initiation), c’est dire l’importance d’une religion pourtant balayée en un siècle par l’émergence du christianisme – ce qui fit dire à Ernest Renan, avec quelque exagération sans doute, que « si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. »

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La Ville dont le prince est un enfant d’Henry de Montherlant

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Dramaturge et romancier à succès, élu à l’Académie sans même avoir posé sa candidature, auteur d’un cycle romanesque, Les Jeunes Filles, vendu à des millions d’exemplaires, Henry de Montherlant est depuis son suicide en 1972 tombé dans un oubli relatif. De son roman, on n’entend presque jamais parler ; de son théâtre, on évoque parfois la tragédie La Reine morte et de La Ville dont le prince est un enfant, pièce ébauchée dès 1912 mais publiée en 1951, puis remaniée plusieurs fois, succès immédiat qui vaut à Montherlant d’être sollicité par la Comédie Française alors qu’il rechigne à la faire représenter sur scène.

La Ville dont le prince est un enfant est un drame qui se déroule dans un environnement que Montherlant a souvent mis en scène, influencé en cela par ses souvenirs de jeunesse : un collège de garçons catholique. Trois personnages suffisent à l’intrigue, même si quelques autres passent parfois en coup de vent : deux élèves, Souplier et Sevrais, coupables d’entretenir une amitié particulière – comme on le dit pudiquement en littérature – et l’abbé Pradts qui, fasciné par sa fraîcheur et sa nonchalance, cherche à protéger Souplier, pourtant fort mauvais élève, contre vents et marées.

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