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L’Invention de nos vies de Karine Tuil

delon plein soleil

La rentrée littéraire 2014 est bien entamée mais aujourd’hui est un jour un peu particulier puisque je viens de terminer le dernier livre de ma PAL de la rentrée… 2013. Curieusement, j’ai gardé pour la fin un des romans dont on a le plus entendu parler, nommé dans les shortlists de plusieurs prix et généralement encensé sur la blogosphère.  Rafraichissons tout de même les mémoires défaillantes : l’Invention de nos vies raconte l’histoire de Sam Tahar, musulman, né de parents algériens, qui pour réussir sa carrière d’avocat emprunte la personnalité et l’histoire d’un ami perdu de vue. Ainsi Sam ne sera plus Samir mais Samuel ; il se dira juif et pourra épouser la fille de Rahm Berg, une des plus grandes fortunes des Etats-Unis. Fort de ce soutien, il pourra devenir un des avocats les plus respectés et les mieux payés du barreau de New-York. Le prix à payer est bien sûr la culpabilité et la honte d’avoir renié sa famille et ses valeurs, mais aussi la crainte permanente d’être démasqué.

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La Vraie Vie de Kevin de Baptiste Rossi

live

C’est la rentrée à la télé aussi ; on commence à entendre parler du retour de Koh-Lanta après un hiatus dû à la mort d’un candidat, certains font des pronostics sur le futur vainqueur de Secret Story, et il y a sans doute tout un tas de nouveaux concepts de télé-réalité en embuscade, prêts à nous surprendre par leur aptitude toujours renouvelée à transformer les gens les plus banals en bêtes de foire. Il se pourrait même qu’on en regarde quelques minutes par-ci, par-là, à la sauvette, car même si on sait bien la télé-réalité fait appel à ce qu’il y a de pire en nous, quand on tombe sur une violente querelle entre Brandon et Keelyan, on a tendance à traîner un peu histoire de voir si l’un des deux va se prendre un transat dans la tronche… On ne s’en vantera pas, bien sûr.

Mais si demain nous était proposée une émission d’un genre nouveau, dans laquelle tous les actes du quotidien d’une poignée de personnes étaient soumis à nos désirs par le biais de votes par SMS, nul doute que la lutte entre notre sens de la dignité humaine et nos bas instincts serait acharnée. C’est le concept d’émission imaginé par Baptiste Rossi dans la Vraie Vie de Kevin : un ado lambda, Kevin Mouche, est repéré par un producteur plutôt véreux. Deux heures par jour, toutes ses actions seront contrôlées par le public.

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J’ai perdu tout ce que j’aimais de Sacha Sperling

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Vers dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai eu une longue période Bret Easton Ellis. J’ai commencé, si je me souviens bien, par Moins que zéro, et j’ai tout lu dans la foulée, jusqu’à Lunar Park – son dernier, à ce moment-là. Lunar Park, l’apothéose, dans lequel Ellis revient sur tous ses romans précédents, sur ce qui les a nourris, jusqu’à se faire engloutir par les fantômes de ses propres fictions. Un roman brillant, que je tiens encore pour un des plus importants du début de notre siècle. Si à cette époque-là j’avais eu la prétention d’écrire un roman, secoué par cet auteur qui m’ouvrait les portes de la littérature américaine contemporaine, j’aurais sans doute fait un sous-Moins que zéro, plein de jeunes gens oisifs et blasés, de scènes de violence et de visions paranoïaques. Heureusement, je ne me suis jamais pris pour un écrivain. Et malheureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Sacha Sperling, lui, a décidé d’être écrivain. En 2009, Mes illusions donnent sur la cour fait pas mal de bruit ; il n’a que dix-huit ans, Beigbeder le compare à Sagan, le roman contient une bonne dose de sexe et de violence, et il paraît même qu’il est en partie autobiographique :  une très bonne recette pour faire frémir les journalistes au moment de la rentrée littéraire. L’ombre d’Ellis plane sur cette histoire qui met en scène la jeunesse dorée du 6e arrondissement (tout le monde ne peut pas vivre à Los Angeles) ; Sperling revendique son influence. Un deuxième roman suit, avec un accueil plus mitigé. Il est temps pour Sacha Sperling d’écrire son Lunar Park. Une réécriture sous forme de thriller crépusculaire de sa propre vie, un exorcisme sans concession de ses démons qui le verra flirter avec la mort, tout ça. C’est un sacré programme quand on n’a que vingt-trois ans.

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Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

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Le prochain qui fait un billet sur Au revoir là-haut, qu’il soit prévenu, je le dézingue dans les commentaires ; je n’en peux plus d’entendre parler de ce roman. Bientôt six mois que ça dure : et que je te parle du savoir-faire de l’auteur qui réussit brillamment à sortir de son polar habituel tout en conservant son efficacité, et que je loue la fabuleuse et révolutionnaire idée de parler non de la guerre de 14-18 mais de l’après-guerre et des gueules cassées (dites, la Chambre des officiers, ça vous rappelle rien ?), et que j’en rajoute une couche sur ce Goncourt 2014 qui extrait enfin ce prix de sa gangue d’élitisme poussiéreuse (alors que bon, les Goncourt 2011 et 2012 sont certes chiants à crever, mais élitistes, non, suffit), et que je termine en soulignant que là on tient, enfin, un vrai grand roman populaire.

Voilà, on va pas se cacher, tout le monde l’a compris depuis un moment : j’suis snob, comme disait Vian. Et je sais que je ne suis pas le seul. N’empêche que, puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et qu’on m’a prêté ce fameux roman de Lemaitre, j’ai fini par le lire. Armé de tous ces solides apriori. Prêt à noter toutes les incongruités, à en découdre, à le traîner dans la boue cet Au revoir là-haut. Et me voilà tout penaud : mes excuses à tous ceux qui, comme moi, n’en peuvent plus de lire des louanges à son sujet. Au revoir là-haut est un bon roman. Mais ne comptez pas sur moi pour parler de grand roman populaire.

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Les Saisons de Louveplaine de Cloé Korman

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On a beaucoup entendu parler, à la rentrée 2013, d’une certaine communauté de pensée entre plusieurs romans évoquant la révolte. Il y avait le premier roman de Loïc Merle, l’Esprit de l’ivresse, les Renards Pâles de Yannick Haenel , plutôt médiocre, ou encore la Conjuration de Philippe Vasset qui proposait une forme de révolution atypique et réjouissante. Tous ces romans – et d’autres – semblaient marqués par le souvenir des émeutes des banlieues en 2005 mais, à l’exception du Loïc Merle, s’attachaient à les évoquer de loin, à ne pas rentrer dans leurs détails et surtout, à ne pas s’engager dans une analyse sociologique ou politique de ce qui a pu les motiver. Trop dangereux. Car comment parler précisément de la banlieue aujourd’hui sans tomber, d’un côté, dans un sensationnalisme à la Enquête exclusive ou autre émission racoleuse, en montrant les trafics et la violence, et de l’autre dans une représentation angélique glorifiant les acteurs de la solidarité en tartinant en général pas mal de verlan et d’argot pour faire vrai et rappeler que ces langues sont aussi valables que le français ?

Cloé Korman semble avoir trouvé la formule dans les Saisons de Louveplaine, jouant sans peine à l’équilibriste entre ces deux pôles au gré des découvertes de son héroïne, Nour, jeune femme venue d’Algérie pour retrouver Hassan, son mari qui, parti travailler en France, ne donne plus aucune nouvelle. Lorsqu’elle arrive à Louveplaine, l’appartement qu’il occupait est vide. Bien vite, elle apprend que son mari, bien loin de gagner de l’argent honnêtement en travaillant sur des chantiers, trempait dans bon nombre de petits trafics. Pour retrouver sa trace, elle va avoir besoin de composer avec Sonny, un petit caïd au charme magnétique, qui lui dévoilera les aspects les plus sombres de la vie de la cité.

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Un paradis trompeur d’Henning Mankell

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Il paraît qu’Henning Mankell a écrit une excellente série de romans policiers, les Wallender. Il paraît aussi que son précédent roman, Les Chaussures italiennes, était un petit chef d’oeuvre. Mais moi, savoir qu’un auteur a écrit essentiellement des polars et, en bonus, un bouquin dont le titre pourrait être celui d’un article dans Elle, ça m’inquiète plus qu’autre chose. Alors, quand j’ai vu Un paradis trompeur parmi les nouveautés de ma bibliothèque, j’ai longuement hésité avant de me dire que, bon, au moins je saurais à quoi m’en tenir – il s’agit quand même de l’auteur suédois qui a le plus de succès à l’international, ça peut servir d’avoir un avis.

Donc j’ai parcouru – je n’ose dire que j’ai lu, vu la vitesse à laquelle j’ai passé les cent dernières pages – l’histoire d’une dénommée Hanna, qui doit quitter le foyer familial au début de l’hiver 1903, car la famine guette. Elle est envoyée en ville, à la recherche de parents qu’elle ne trouvera jamais. Grâce à son protecteur, elle s’embarque sur le Lovisa comme cuisinière et, sur la route de l’Australie, elle rencontre Lundmark, qui devient son mari. Et qui meurt deux mois plus tard. Bouleversée, elle profite d’une escale en Afrique pour s’enfuir. Là, elle deviendra presque par hasard la patronne de l’hôtel O paraiso, dont les clients viennent rarement dans le seul but de dormir. Un paradis trompeur s’inscrit donc dans le genre assez prisé du grand destin de femme.

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Esprit d’hiver de Laura Kasischke

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Pour ma première lecture de 2014, je n’ai pas fait dans l’original : j’ai lu tout au long de l’automne une foule d’articles sur le dernier Laura Kasischke, qui allaient de la déclaration d’amour enflammée (beaucoup l’ont cité parmi les meilleurs romans de 2013) aux aveux de la plus totale incompréhension. Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai eu l’impression de déjà tout connaître de cet Esprit d’hiver, de son atmosphère froide et inquiétante. Ou peut-être parce que tout est déjà dit dans la phrase qui trotte dans la tête de Holly lorsqu’elle se réveille le jour de Noël : Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusqu’à chez eux. Quelque chose qui a donc forcément à voir avec sa fille adoptive, Tatiana, venue d’un orphelinat de Sibérie. Au fil de la journée, le comportement de celle-ci deviendra de plus en plus énigmatique, confinant à la folie voire à la sorcellerie. Et, puisqu’il neige dehors au point d’obliger tous les invités du déjeuner de Noël à se décommander, Holly va bien devoir faire face aux sautes d’humeur de son adolescente.

J’ai découvert Laura Kasischke cette année, comme beaucoup je crois, avec la sortie en poche des Revenants. J’avais trouvé ce roman admirable par la façon dont Kasischke se jouait des codes du roman de campus tout en interrogeant notre rapport à la mort. On retrouve dans Esprit d’hiver une ambiance similaire, mais la comparaison s’arrêtera là : Esprit d’hiver est aussi plat que les Revenants était dense et douloureusement fascinant.

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