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Fonds perdus de Thomas Pynchon

Aujourd’hui est un grand jour puisqu’une malédiction vient d’être brisée : n’écoutant que mon courage, je suis venu à bout des 400 pages de Fonds Perdus, terminant par la même occasion mon premier Thomas Pynchon. C’est la fin d’une longue série noire qui m’a vu baisser les bras face à V. (trois fois dont deux en anglais), The Crying of lot 49, Mason & Dixon, Contre-Jour et L’Arc-en-ciel de la gravité.

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En suis-je fier ? Un peu. Est-ce que j’ai aimé ça ? Pas vraiment. Est-ce que je recommencerai ? J’en doute. Est-ce que je suis plus avancé maintenant ? Oui, tout de même.

Car si je m’acharnais à ce point sur les romans de Pynchon, c’est que bien qu’ils me paraissent rébarbatifs au plus haut point, il est par ailleurs évident qu’ils représentent quelque chose d’important dans la littérature américaine contemporaine. Romans-monstres mêlant érudition et culture pop, aux structures ambitieuses et au style crépitant, terreau du roman postmoderne, ils ont tout pour me plaire. Je continue à penser que, peut-être, je ne suis pas prêt à rencontrer Pynchon et que ça viendra plus tard ; mais cette fois, je vais arrêter de me forcer à en commencer un chaque année ou presque.

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Dancing with myself d’Ismaël Jude

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Du début de l’adolescence à l’âge adulte, Dancing with myself, premier roman d’Ismaël Jude, raconte les premiers émois et la découverte du désir et du plaisir de son jeune narrateur. Fils des propriétaires d’une discothèque du fin fond de la campagne normande, il vit ses premiers troubles au contact des couples qui s’unissent dans les recoins de la salle et des strip-teaseuses qui viennent occasionnellement animer les soirées. Un peu plus tard, il prendra du plaisir à observer en secret une cousine, Mina, puis découvrira pour de bon les plaisirs de la chair à Paris, où la vie nocturne lui offre mille possibilités.

Fétichiste, voyeur, exhibitionniste, onaniste… Au fil de son initiation érotique, le narrateur adopte tour à tour tous les penchants. « Pour me séparer de certains de mes vices, dit-il, j’en adopte de nouveaux, plus élaborés. C’est la seule méthode dont on dispose. » Tous ces moyens de parvenir au plaisir n’ont in fine qu’un seul objectif : percer le mystère du sexe féminin, cette « chatte » ou cette « moule » qui n’a pourtant rien d’un animal, qui représente un secret qui échappe pendant longtemps à l’adolescent et dont la résolution ne satisfait pas tout à fait l’adulte.

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Bain de lune de Yanick Lahens

Sur la plage d’Anse Bleue, un petit village perdu au coeur d’Haïti, un pêcheur retrouve au matin une jeune femme échouée, à demi-noyée et manifestement victime d’une grande violence. Comment, pourquoi est-elle là, et que lui est-il arrivé ? La réponse est loin d’être simple : elle réside dans l’histoire de sa famille, les Lafleur, sur trois générations, et de leur éternelle rivalité avec les Mésidor.

Tout oppose en effet les deux clans : les Lafleur, famille de paysans et de pêcheurs, sont les gardiens de la tradition à Anse Bleue. Même si les colons les contraignent à se rendre à l’église tous les dimanches, ils restent en contact avec les dieux et les esprits d’autrefois. A l’opposé, les Mésidor sans scrupules n’hésitent pas à embrasser les moeurs et les croyances des dominants afin de s’enrichir. De règlements de compte en rapprochements forcés, leur histoire familiale épouse celle d’Haïti tout au long au XXe siècle.

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Price de Steve Tesich

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On a découvert Steve Tesich il y a deux ans, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont propulsé Karoo, immense roman publié au début des années 90, juste avant la mort de l’auteur, sur le devant de la scène. Fort de ce succès-surprise, la petite mais indispensable maison d’édition publiait cet automne Price, le premier roman de Tesich.

Ce hasard du calendrier éditorial nous force ainsi à lire l’oeuvre de Tesich à l’envers : le roman de la maturité avant l’oeuvre de jeunesse, le texte du crépuscule avant celui des grandes espérances. Il y a ainsi quelque chose de déstabilisant à découvrir dans Price une fraîcheur, une inspiration qu’on ne trouvait pas dans Karoo. Une quinzaine d’années seulement les sépare pourtant, et Tesich a déjà 40 ans quand paraît Price. Mais là où Saul Karoo courait vers une mort annoncée bien à l’avance, Vincent Price, lui, est à l’aube de sa vie. Fraîchement sorti du lycée, il s’apprête avec une inquiétude certaine à entrer dans l’âge adulte. Il va le faire en un été (le titre original, Summer Crossing, contient bien cette notion de franchissement) qui concentrera toutes les expériences les plus marquantes que l’on puisse imaginer : le premier amour, le premier deuil, la première rupture.

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Le Météorologue d’Olivier Rolin

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«  Le trente juillet 1937, le « nabot sanguinaire » Nikolaï Iéjov, commissaire du peuple aux Affaires intérieures, avait signé l’ordre opérationnel n°00447 du NKVD déclenchant ce paroxysme de violence politique qui allait durer seize mois et rester dans l’Histoire sous le nom de « Grande Terreur », par opposition avec la Terreur qu’on pourrait dire normale, qui était jusque là le régime quotidien. Pendant ces seize mois terribles de la Iéjovchtchina, environ sept-cent-cinquante mille personnes sont fusillées (une moyenne de mille six cents exécutions par jour pendant les derniers mois de 1937), et à peu près autant envoyées dans les camps. »

Parmi ces sept-cent-cinquante mille morts, Olivier Rolin en a choisi un, rencontré si l’on peut dire au cours d’un de ses voyages en Russie. Un condamné inconnu, un parmi tant d’autres, dont l’histoire n’a que peu de points remarquables, mais qui s’est présenté à lui par le biais de la correspondance échangée avec sa femme et sa fille, un ensemble de lettres comportant des dessins d’animaux, des herbiers, des devinettes, comme autant d’instantanés tendres et colorés arrachés à l’horreur du camp des îles Solovki dans lequel il a passé quatre ans avant d’être abattu à l’été 1937. Alexéï Féodossévitch Vangengheim n’est certes pas n’importe qui. Dans les années 30, il est considéré comme un météorologue important, un des plus savants d’URSS. Ses recherches constituent une avancée certaine dans le domaine. Mais ce n’est pas là l’important : l’important, c’est sa condamnation, fondée sur du vent, et les années de camp.

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Le Puits d’Iván Repila

le renard et le bouc

Tout au fonds d’un puits de sept mètres de profondeur perdu au milieu de la forêt, deux jeunes garçons tentent de survivre. Face à la faim, le froid, la sécheresse puis les inondations, ils ne peuvent compter que sur leur soutien mutuel, et sur leur seul espoir : celui de sortir de ce piège. Alors, peut-être, comprendrons-nous comment ils s’y sont retrouvés…

De ce postulat assez abstrait, qui ne peut littéralement que tourner en rond, Ivan Repila tire un conte oppressant, qui fait ressentir physiquement l’étouffement des deux enfants. Dans un style qui mêle un réalisme cru à un onirisme torturé, Repila ne nous épargne rien, de la dégustation des mouches qui infestent le cadavre d’un oiseau tombé du ciel aux glissements par à-coups dans un délire claustrophobe.

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L’Odeur du Minotaure de Marion Richez

picasso-dora et le minotaure

Marjorie a vécu une ascension fulgurante. De sa petite ville de province étriquée, elle est passée aux grandes prépas parisiennes et à l’ENA, pour finir plume d’un ministre. Son passé est oublié, effacé, ses contacts avec ses parents, issus de la classe moyenne, ont été réduits à néant. Son premier amour, Thomas, fils de bourgeois bien conscient de sa supériorité de classe, elle l’a enterré le jour où elle a quitté son appartement avec fracas, menaçant de le tuer s’il manifestait encore une fois du mépris pour sa condition sociale.

L’oubli, évidemment, a un prix : pour faire disparaître la petite fille qu’elle était, Marjorie a dû se construire une armure à toute épreuve. Au travail comme dans ses relations personnelles, Marjorie est une guerrière, un être hybride qui se défait peu à peu de son humanité.

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Excelsior d’Olivier Py

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Mais est-ce que les tombes ne sont pas toujours fausses, qu’elles soient en marbre ou en carton ? Les tombes essayent de donner une idée de la mort, plus exactement essayent de faire de la mort une idée, elles idéalisent le cycle de la décomposition et schématisent les monstruosités cadavériques, les cimetières nous apprennent que la mort est tout sauf naturelle. Il le savait déjà du désir sexuel qui n’est qu’une littérature répétitive, mais c’est le calme du couple main dans la main cherchant à déchiffrer les noms effacés qui lui apprend que la mort est aussi une invention des lettres. On ne meurt pas à la lettre pas plus que la lettre ne meurt, on a créé un monde de rimes pour que la mort soit quelque chose et non pas un corps inerte, un corps décomposé, un corps exsangue. La mort n’est ni silencieuse, ni noire ni prédatrice ni ricanante, le deuil est tout cela, et le deuil est ce que nous connaissons de la mort dans le prisme désemparé de la littérature.

Ouf. Rien que ça. Ce que ça peut inspirer, tout de même, la vue d’un cimetière dans une maison hantée de fête foraine. C’est impressionnant. On aurait besoin de respirer un coup, après ça, mais non, il nous reste à passer dans la salle des enfers, ressortir devant un manège qui clignote et klaxonne, des gens qui hurlent dans un grand huit, et enfin on pourra accompagner deux personnages dans un café. Mais qu’on ne s’attende pas à ce qu’Excelsior reprenne le fil d’une narration plus classique : pour chacun de ces éléments, même le plus insignifiant, Olivier Py a une réflexion philosophico-artistique à faire.

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L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage d’Haruki Murakami

Keith haring

En refermant le troisième et dernier tome d’1Q84, je me suis dit qu’il me faudrait un moment avant de rouvrir un livre de Murakami. Alors que j’avais grandement apprécié la Course au mouton sauvage ou les Chroniques de l’oiseau à ressort, cette trilogie qui traînait en longueur, remplie d’incohérences et de pistes abandonnées en cours de route, m’a plutôt dégoûté des visions oniriques du plus célèbres des écrivains contemporains du Japon.

Puis, sachant que ce serait une toute autre affaire, je me suis laissé tenter par Underground, son excellent travail autour des attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Un peu réconcilié avec Murakami, j’ai fini par ouvrir avec réticence son dernier roman, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, prêt à le lâcher au moindre signe de manque d’inspiration. Dès les premières pages, une phrase m’a donné espoir : de Tsukuru Tazaki, tenté à une période de sa vie par la mort, il est dit qu’il « ne faisait pas le moindre rêve ». Cette petite phrase toute simple laissait augurer un certain changement, peut-être même une nouvelle veine, loin des scènes de rêve en pilotage automatique d’1Q84.

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Le Soleil de Jean-Hubert Gailliot

lions délos

Dans les îles grecques le soleil brille comme nulle part ailleurs : sa lumière semble chauffée à blanc, et rien dans le paysage ne semble lui offrir de prise. Les ombres sont comme effacées, annulées. Le Soleil, qui commence entre Mykonos et Délos, n’est pourtant fait que de zones d’obscurité, de faux-semblants fantomatiques et de nébulosités.

On y suit Alexandre Varlop, héros qui peine à s’incarner, occasionnellement à la recherche de son ombre qu’il croit disparue, et qui se trouve à Mykonos suite à la demande d’une amie éditrice. Celle-ci lui a offert 50.000€ pour partir à la recherche d’un manuscrit mythique, le Soleil, dont l’auteur reste inconnu mais qui serait passé entre les mains de Man Ray, d’Ezra Pound et de Cy Twombly, marquant durablement leur productions. Uniquement armé des oeuvres de ces trois artistes, Varlop est chargé d’enquêter et de mettre la main sur le Soleil, dont la publication changerait diamétralement notre perception des avant-gardes du XXe siècle.

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