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Excelsior d’Olivier Py

ujin lee

Mais est-ce que les tombes ne sont pas toujours fausses, qu’elles soient en marbre ou en carton ? Les tombes essayent de donner une idée de la mort, plus exactement essayent de faire de la mort une idée, elles idéalisent le cycle de la décomposition et schématisent les monstruosités cadavériques, les cimetières nous apprennent que la mort est tout sauf naturelle. Il le savait déjà du désir sexuel qui n’est qu’une littérature répétitive, mais c’est le calme du couple main dans la main cherchant à déchiffrer les noms effacés qui lui apprend que la mort est aussi une invention des lettres. On ne meurt pas à la lettre pas plus que la lettre ne meurt, on a créé un monde de rimes pour que la mort soit quelque chose et non pas un corps inerte, un corps décomposé, un corps exsangue. La mort n’est ni silencieuse, ni noire ni prédatrice ni ricanante, le deuil est tout cela, et le deuil est ce que nous connaissons de la mort dans le prisme désemparé de la littérature.

Ouf. Rien que ça. Ce que ça peut inspirer, tout de même, la vue d’un cimetière dans une maison hantée de fête foraine. C’est impressionnant. On aurait besoin de respirer un coup, après ça, mais non, il nous reste à passer dans la salle des enfers, ressortir devant un manège qui clignote et klaxonne, des gens qui hurlent dans un grand huit, et enfin on pourra accompagner deux personnages dans un café. Mais qu’on ne s’attende pas à ce qu’Excelsior reprenne le fil d’une narration plus classique : pour chacun de ces éléments, même le plus insignifiant, Olivier Py a une réflexion philosophico-artistique à faire.

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L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage d’Haruki Murakami

Keith haring

En refermant le troisième et dernier tome d’1Q84, je me suis dit qu’il me faudrait un moment avant de rouvrir un livre de Murakami. Alors que j’avais grandement apprécié la Course au mouton sauvage ou les Chroniques de l’oiseau à ressort, cette trilogie qui traînait en longueur, remplie d’incohérences et de pistes abandonnées en cours de route, m’a plutôt dégoûté des visions oniriques du plus célèbres des écrivains contemporains du Japon.

Puis, sachant que ce serait une toute autre affaire, je me suis laissé tenter par Underground, son excellent travail autour des attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Un peu réconcilié avec Murakami, j’ai fini par ouvrir avec réticence son dernier roman, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, prêt à le lâcher au moindre signe de manque d’inspiration. Dès les premières pages, une phrase m’a donné espoir : de Tsukuru Tazaki, tenté à une période de sa vie par la mort, il est dit qu’il « ne faisait pas le moindre rêve ». Cette petite phrase toute simple laissait augurer un certain changement, peut-être même une nouvelle veine, loin des scènes de rêve en pilotage automatique d’1Q84.

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Le Soleil de Jean-Hubert Gailliot

lions délos

Dans les îles grecques le soleil brille comme nulle part ailleurs : sa lumière semble chauffée à blanc, et rien dans le paysage ne semble lui offrir de prise. Les ombres sont comme effacées, annulées. Le Soleil, qui commence entre Mykonos et Délos, n’est pourtant fait que de zones d’obscurité, de faux-semblants fantomatiques et de nébulosités.

On y suit Alexandre Varlop, héros qui peine à s’incarner, occasionnellement à la recherche de son ombre qu’il croit disparue, et qui se trouve à Mykonos suite à la demande d’une amie éditrice. Celle-ci lui a offert 50.000€ pour partir à la recherche d’un manuscrit mythique, le Soleil, dont l’auteur reste inconnu mais qui serait passé entre les mains de Man Ray, d’Ezra Pound et de Cy Twombly, marquant durablement leur productions. Uniquement armé des oeuvres de ces trois artistes, Varlop est chargé d’enquêter et de mettre la main sur le Soleil, dont la publication changerait diamétralement notre perception des avant-gardes du XXe siècle.

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Mécanismes de survie en milieu hostile d’Olivia Rosenthal

marais glacé de cocyte - gustave doré

Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder.

C’est sur cette note d’intention qui sonne comme un avertissement que s’ouvre Mécanismes de survie en milieu hostile. Le fait qui va revenir tout au long des cinq chapitres qui composent le roman est de ceux que quiconque voudrait tenir à distance et oublier par tous les moyens possibles : la disparition d’une soeur. Par l’écriture, Olivia Rosenthal cherche à l’enrober, le voiler, l’occulter si possible. C’est précisément ce travail qui rend l’évènement plus insoutenable encore.

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Le Complexe d’Eden Bellwether de Benjamin Wood

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Dès la première page du Complexe d’Eden Bellwether, trois personnages meurent. Deux femmes sont déjà sans vie dans une maison au bord d’une rivière, tandis qu’Eden agonise sur la berge. Quatre autres personnages, au milieu, attendent les bras ballants et le souffle court que la police et les ambulanciers fassent leur travail.

On sait au moins à quoi s’en tenir. D’emblée, on se doute que le gentil roman de campus qui démarre ensuite et dans lequel Oscar Lowe, jeune héros aide-soignant de son état, tombe amoureux de la radieuse Iris Bellwether, étudiante en médecine dans un prestigieux college, va devoir suivre des chemins tortueux pour en arriver à ce final sanglant.  Aucun risque d’être déçu : des voies de traverses, des fausses pistes et des virages brutaux, Benjamin Wood en a plus d’un sous le coude.

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Prix Goncourt 2014

Il y a un peu plus d’un mois maintenant, je me suis lancé un défi un peu idiot : lire les 15 romans sélectionnés dans la première shortlist du Goncourt, et ce avant la remise du prix. J’ai fini le premier le 4 septembre, sans savoir alors qu’il serait sélectionné, et j’ai fermé le dernier hier soir, après quelque chose, donc, comme 4500 pages de possibles futurs Goncourt (si quelqu’un veut faire le calcul exact, il aura ma reconnaissance…).

tristesse de la terreQuand je me suis lancé, je ne savais pas exactement pourquoi je faisais ça, au-delà du côté challenge qui m’amusait. Je suppose que c’était le moyen de vérifier la fiabilité des goûts d’un jury qui règne encore et toujours en maître sur la rentrée littéraire, en dépit de choix finaux le plus souvent jugés médiocres. Soyons généreux : depuis 2000, je sauverais trois Goncourt, trois romans dignes d’un prix aussi prestigieux : Les Bienveillantes, Trois Femmes puissantes et la Carte et le territoire. Les autres sont tantôt agréables, tantôt passables, parfois risibles. Il n’empêche que, chaque année, je note que quelques très bons romans figurent dans la shortlist, même s’ils n’arrivent pas à la ligne d’arrivée. Il était temps de voir dans quelle proportions exactement…

Disons-le franchement, il vaut mieux être têtu pour venir à bout d’un défi pareil, et je ne suis pas certain de recommencer. Peut-être cette shortlist n’est-elle pas représentative de celles des années précédentes. Je soupçonne le jury d’avoir fumé quelques nappes de chez Drouant. Dès le départ, ça sentait l’entourloupe : on peut certes s’ouvrir à différentes littératures, mais Foenkinos et Delacourt ont-ils vraiment leur place dans une telle liste ? La question a été largement débattue depuis la première sélection. De mon côté, à chaque rétrécissement de la liste, voyant disparaître mes favoris des débuts, je commençais à désespérer. Aujourd’hui, je suis convaincu que le jury est passé à côté de grands textes de cette rentrée et qu’il s’apprête au mieux à récompenser un texte médiocre, au pire à commettre la plus mauvaise blague de l’année. Puisque j’ai voulu me transformer en membre fantôme du jury Goncourt le temps de cette rentrée, voilà tout de même le palmarès complet.

SORMAN Joy COUV La peau de l'oursCommençons par le bas du tableau : la palme du mauvais goût, de la stupidité et des idées rances revient à l’Ordinateur du Paradis de Benoît Duteurtre. Le voir disparaître de la dernière sélection a été un soulagement immense… Dans son sillage, les mentions « tout juste bon à remplir les pages Livres de Cuisine Actuelle » : Constellation d’Adrien Bosc, On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt, La Femme qui dit non de Gilles Martin-Chauffier et le Roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod. David Foenkinos mérite d’occuper à lui seul la catégorie « écrivain qui a choisi un sujet trop grand pour lui » avec Charlotte, inexplicablement rescapé de la troisième phase d’élagage, tandis que Reinhardt peut fièrement repartir avec les lauriers du roman le plus surestimé de la rentrée pour l’Amour et les forêts.

Venons-en à ceux qui méritent une mention « honorable ». Trois d’entre eux figurent dans la dernière sélection : Meursault, contre-enquête de Karim Daoud, Pas pleurer de Lydie Salvayre et Ce sont des choses qui arrivent de Pauline Dreyfus. Un cran au-dessus mais évacués dès le second tour, l’épatante fresque transylvanienne de Mathias Menegoz, Karpathia, et les hilarantes Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui.

la-ligne-des-glacesPour terminer, un trio de tête se dégage de ce terne peloton. Je remercie, malgré tout ce qu’il m’a fait endurer, le jury Goncourt pour son petit coup de projecteur sur l’impressionnante Ligne des glaces d’Emmanuel Ruben, très belle réflexion sur la notion d’identité, individuelle comme nationale, texte que je n’aurais sans doute pas lu s’il n’avait pas figuré dans la sélection. Enfin, deux autres superbes romans, plus médiatisés, ont malheureusement disparu dès la deuxième liste :  La Peau de l’ours de Joy Sorman et son ours narrateur, plus humain que bien des hommes – et même plus féministe que bien des femmes – et Tristesse de la terre d’Eric Vuillard, plongée poétique dans la terrifiante usine à imaginaire que fut le Wild West Show de Buffalo Bill. Espérons que les lycéens s’avèreront plus éveillés que leurs aînés et qu’ils choisiront de récompenser au moins un de ces trois-là… Et ayons, surtout, une pensée pour ce vieil Edmond qui, dans son testament, souhaitait par-dessus-tout « que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme ».

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Karpathia de Mathias Menegoz

carpathes menegoz

Quand le peuple est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir, et, quand il est en mouvement, on ne comprend pas par où le calme peut y rentrer.

Cette maxime répétée par son père, le comte Alexander Korvanyi, heureux héritier d’une vieille famille possédant d’immenses terres s’étendant tout autour de la Transylvanie, va en prendre toute la mesure au cours de l’été 1833. Fraîchement libéré de ses obligations vis-à-vis de l’armée, où il a fait une carrière remarquée, jeune époux de la ravissante autrichienne Cara Von Amprecht, il décide de rentrer sur la terre de ses ancêtres, qu’il n’a jamais vue mais qui lui paraît pleine de promesses. Il est d’ailleurs temps de reprendre en main ce territoire qui, laissé aux mains d’un intendant manifestement peu zélé, rapporte bien moins qu’il ne le devrait. La route depuis Vienne est longue et difficile, mais rien ne pourra empêcher Alexander de mener ses projets à bien…

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