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Le Météorologue d’Olivier Rolin

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«  Le trente juillet 1937, le « nabot sanguinaire » Nikolaï Iéjov, commissaire du peuple aux Affaires intérieures, avait signé l’ordre opérationnel n°00447 du NKVD déclenchant ce paroxysme de violence politique qui allait durer seize mois et rester dans l’Histoire sous le nom de « Grande Terreur », par opposition avec la Terreur qu’on pourrait dire normale, qui était jusque là le régime quotidien. Pendant ces seize mois terribles de la Iéjovchtchina, environ sept-cent-cinquante mille personnes sont fusillées (une moyenne de mille six cents exécutions par jour pendant les derniers mois de 1937), et à peu près autant envoyées dans les camps. »

Parmi ces sept-cent-cinquante mille morts, Olivier Rolin en a choisi un, rencontré si l’on peut dire au cours d’un de ses voyages en Russie. Un condamné inconnu, un parmi tant d’autres, dont l’histoire n’a que peu de points remarquables, mais qui s’est présenté à lui par le biais de la correspondance échangée avec sa femme et sa fille, un ensemble de lettres comportant des dessins d’animaux, des herbiers, des devinettes, comme autant d’instantanés tendres et colorés arrachés à l’horreur du camp des îles Solovki dans lequel il a passé quatre ans avant d’être abattu à l’été 1937. Alexéï Féodossévitch Vangengheim n’est certes pas n’importe qui. Dans les années 30, il est considéré comme un météorologue important, un des plus savants d’URSS. Ses recherches constituent une avancée certaine dans le domaine. Mais ce n’est pas là l’important : l’important, c’est sa condamnation, fondée sur du vent, et les années de camp.

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A qui la faute ? de Sophie Tolstoï

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Suite à la publication en 1891 de la Sonate à Kreutzer, un court roman de son mari Léon dont je parlais il y a quelques jours, Sophie (ou Sofia) Tolstoï écrit son seul et unique roman : A qui la faute ? Celui-ci se veut une réponse au texte très pessimiste de Tolstoï et est construit en miroir par rapport à celui-ci : l’histoire est presque la même, celle d’un couple dont le mariage va se révéler désastreux, se concluant par la mort de l’épouse, malgré l’amour qui unissait au départ les deux conjoints. Mais si Tolstoï permettait au mari de livrer à la première personne sa vision de l’histoire, Sophie va plutôt adopter le point de vue de la femme, Anna. Logique, puisqu’elle semblait considérer que le roman de son mari était inspiré par leur relation à eux.

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La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï

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Quand on traverse la Russie en train, mieux vaut avoir de quoi s’occuper ou bien tomber sur des voisins à la langue bien pendue. Le narrateur de La Sonate à Kreutzer a beaucoup de chance de ce côté là puisque dès le début de son voyage s’engage une conversation entre les passagers de son compartiment, et le sujet abordé semble inépuisable : l’amour. On s’étonne de l’augmentation du nombre de divorces, on se félicite du recul des mariages arrangés, on loue l’amour comme dans une charmante pastorale. Mais voilà qu’un malotru, qui depuis le début du voyage n’a produit qu’un bruit étrange entre le râle et le ricanement, vient jeter un froid en prétendant que l’amour n’existe pas, qu’il n’est qu’une attraction physique éphémère. Et qu’il en sait quelque chose, puisqu’il a tué sa femme.

Sonnés par cette révélation, une bonne partie des voyageurs s’éclipsent. Chez le narrateur, la curiosité l’emporte : il veut entendre l’histoire de cet homme. Qui ne se fait pas beaucoup prier. Pour ne pas dévoiler toute l’intrigue, disons qu’il s’est marié pour fuir une vie de débauché qui avait fini par le dégoûter mais que, dès la lune de miel, ses relations avec son épouses se sont dégradées. Après la naissance de plusieurs enfants, l’amour a laissé la place au ressentiment et  la haine qui alimentent une jalousie délirante, laquelle conduira au meurtre annoncé dès le départ.

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Le Train Zéro de Iouri Bouïda

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Chaque nuit, les cent wagons et les quatre locomotives du Train Zéro traversent la station neuf dans un fracas métallique. Pour assurer la sécurité de ce passage quotidien, une poignée de travailleurs ont été envoyés peupler le hameau créé de toutes pièces autour de la gare. Ils ne savent pas ce que transporte le train, ni quelle est sa destination, seulement qu’ils doivent maintenir la voie en état, surtout le grand pont que doit emprunter le convoi après la station.

Le Train zéro c’est donc, avant l’histoire de ce train mystérieux, celle de ces quelques travailleurs perdus dans une plaine au beau milieu de la Russie. A ce titre, la quatrième de couverture, qui les évoque à peine, et même le titre de cette traduction (le titre original, Don Domino, désigne le personnage principal) sont trompeurs. Car avant d’être un roman contemplatif et métaphysique, le Train Zéro est un roman d’inspiration réaliste.

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Le Pingouin d’Andreï Kourkov

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A quoi pouvait ressembler la vie dans un pays de l’ex-URSS, quelques années après l’éclatement du bloc soviétique ? Comment un pays comme l’Ukraine a-t-il pu traverser cette période de transition et de reconstruction ? Voilà des questions que l’histoire contemporaine aborde peu, et qui sont pourtant passionnantes. Etant trop jeune pour avoir vécu en direct l’évolution de ces pays  juste après leur indépendance, j’étais particulièrement intéressé par Le Pingouin, de l’auteur ukrainien d’expression russe Andreï Kourkov, censé peindre « un tableau impitoyable de l’ex-Union Soviétique ».

Pour cette plongée dans la société ukrainienne des années 90, Kourkov choisit de se focaliser sur Victor Zolotarev, un écrivain raté qui, pour gagner sa croûte, accepte de travailler pour la rubrique nécrologique d’un quotidien. Son rôle ne sera pas de rédiger un hommage au pied levé à des disparus, mais de créer une réserve de « petites croix » en prévision de la disparition des personnalités importantes du pays (ce qu’on appellerait plutôt le « frigo » dans les rédactions françaises). Entre autres choses, Victor a la particularité d’avoir adopté un pingouin (ou plutôt un manchot) lors du démantèlement partiel du zoo de Kiev. Il mène avec lui une vie morne, qui va se trouver chamboulée lorsque les personnes célébrées dans ses « petites croix » vont se mettre à mourir un peu trop rapidement.

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