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Au pays du p’tit de Nicolas Fargues

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« Volontiers moqueur et ricanant, tout est chez lui [le Français] sujet à dérision et à “diminutivisation” du monde, y compris l’objet de ses aspirations les plus profondes, lesquelles sont en premier lieu tournées vers les loisirs et les plaisirs de bouche : un p’tit resto, un p’tit ciné, un p’tit café, une p’tite balade, un p’tit week-end, un petit bordeaux, un petit dessert, etc. »

Le pays du p’tit dont il est question, c’est donc (on s’en doutait) la France ; la France, son déclin, son incapacité à s’adapter au monde moderne, et les Français, ces râleurs flemmards et un peu beaufs sur les bords. Au pays du p’tit, c’est l’essai publié par Romain Ruyssen, héros et narrateur du roman de Fargues, sociologue de son état, vaguement réac’, bref un de ces polémistes à la petite semaine comme on en entend tous les jours sur toutes les ondes.

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Demande, et tu recevras de Sam Lipsyte

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Demande, et tu recevras est le dernier roman en date à intégrer le catalogue déjà fourni de Monsieur Toussaint Louverture, sous cette couverture en carton brut qui le rend reconnaissable entre tous. Milo Burke, son personnage principal, rejoint ainsi une liste d’hommes qui tombent, comme si c’était cela finalement le fil directeur de ce qui pourrait être une collection à part entière dans le catalogue de l’éditeur. Karoo, Mailman, les ouvrages d’Exley ne sont que cela : des récits de chute, plus ou moins grandioses, plus ou moins prophétiques.

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Petit traité de dissidence spirituelle de Baptiste-Marrey

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Un chômeur en fin de droits de 33 ans, se faisant appeler Ali-Jesu a été conduit le jeudi 20 avril au Commissariat de Pont-sur-Marne pour troubles répétés à l’ordre public. Sans raison connue, il est décédé au cours de la nuit dans la cellule de dégrisement : il se serait lui-même blessé gravement au visage et aurait succombé à son hémorragie. « Il voulait sauver les autres, nous a déclaré le Commissaire-Centurion. Il n’a pas été fichu de se sauver lui-même. » L’IGN (la police des polices) a été saisie de l’incident.

Une douzaine de personnes, se prétendant disciples du défunt, ont manifesté pacifiquement devant le commissariat. Elles ont été dispersées par les forces de l’ordre.

(Dépêche AFP du vendredi 21 avril, 15 heures)

Matthieu, XXXVII/42

Ce court extrait devrait largement suffire à vous faire comprendre le principe de ce Petit traité de dissidence spirituelle, qui imagine l’avènement d’un nouveau Messie dans la France d’aujourd’hui. L’histoire ayant tendance à se répéter, les représentants du pouvoir, inquiets de l’influence gagnée par ce prophète, font tout ce qu’ils peuvent pour s’en débarrasser – jusqu’à ce dénouement, un peu moins grandiose que la Passion il faut bien l’admettre.

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L’Ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre

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Cher jury du prix Goncourt,

Cette année j’ai décidé de me lancer un petit défi pour pimenter ma rentrée littéraire : lire les 15 romans figurant dans ta première sélection. Je me doutais bien que ce ne serait pas facile : vu la tronche qu’ont certains lauréats des années passées, il était évident que parmi les nommés se trouveraient quelques romans à peine dignes de caler une commode branlante. Jusque-là, j’ai certes un peu pesté, je me suis ennuyé poliment parfois, mais je dois reconnaître que tu as fait un ou deux choix assez audacieux qui m’ont ravi. Mais cette fois, jury, il va falloir que tu m’expliques.

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Karoo de Steve Tesich

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Relire est souvent un bonheur, mais c’est parfois un risque. Celui de découvrir que l’on s’est trompé, que l’on a changé, que notre appréciation de tel ou tel roman ne tenait qu’à l’humeur dans laquelle on était quand on l’a lu. Ce que l’on retient d’un roman tient toujours, forcément, du fantasme et de l’interprétation personnelle, mais devoir renoncer, après une relecture, à un roman que l’on a chéri, dont on pensait qu’il faisait partie de nous, est toujours un petit déchirement.

Au moment de relire Karoo, cependant, je n’avais aucune inquiétude. Il y a d’abord l’objet, un beau pavé à la couverture épaisse et au papier soyeux, soigneusement élaboré par les petites mains de chez Monsieur Toussaint Louverture, le genre d’éditeurs qu’on suivrait jusqu’au bout du monde tant chaque nouvelle publication ne fait que confirmer le bon goût et l’intelligence des choix de la maison. Et cette superbe citation, au dos du livre :

La vérité, me semble-t-il une fois encore, a perdu le pouvoir, du moins le pouvoir qu’elle avait, de décrire la condition humaine. Maintenant, ce sont les mensonges que nous racontons qui, seuls, peuvent révéler qui nous sommes.

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Le Liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent

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Il y a bien des endroits dans lesquels je ne me verrais pas (ou plus) travailler pour tout l’or du monde : un abattoir, une prison, un hôpital, un collège… Jusqu’à présent, je n’avais jamais pensé aux parties des usines de traitement de déchets spécialement réservées au pilonnage des livres invendus, mais je pense qu’elles figureraient désormais bien haut dans la liste. Certes, il faut bien que les livres qui n’ont pas trouvé preneur finissent quelque part, et leur papier déchiqueté servira ensuite à fabriquer d’autres livres – lesquels reviendront probablement à la case départ dès que d’autres auront pris leur place sur les étals des libraires. Mais quel crève-coeur de voir tous les jours des milliers d’ouvrages, fussent-ils indigents ou dépassés, avalés par une machine sans âme et recrachés à l’état de bouillie…

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Super triste histoire d’amour de Gary Shteyngart

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Dans le futur, nous passerons nos journées collés à des appareils mobiles ultra-connectés, nous oubliant dans des discussions futiles sur des réseaux sociaux infinis. Plus personne ne lira de livres et les puissants et les riches de ce monde profiteront de cet asservissement généralisé pour espionner chacun d’entre nous et instaurer des règles de sécurité de plus en plus strictes. Quelques-uns se révolteront contre le système mais leurs espoirs seront vite noyés dans le sang. L’humeur sera de toute façon au pessimisme généralisé face à l’effondrement de la puissance occidentale et à l’avènement d’une nouvelle autorité mondiale : la Chine.

Vous trouvez peut-être que ce tableau du futur ressemble étrangement à notre présent et que Gary Shteyngart n’est pas allé chercher bien loin les fondements de l’univers de Super triste histoire d’amour, sorte de comédie romantique d’anticipation. C’est pourtant sur ce faible décalage que repose tout l’intérêt du roman : pas besoin d’inventer un monde entièrement nouveau ni d’exagérer à outrance les défauts de notre société ; quelques légers glissements suffisent pour que le monde tel que nous le connaissons devienne une prison terrifiante.

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