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Prix Goncourt 2014

Il y a un peu plus d’un mois maintenant, je me suis lancé un défi un peu idiot : lire les 15 romans sélectionnés dans la première shortlist du Goncourt, et ce avant la remise du prix. J’ai fini le premier le 4 septembre, sans savoir alors qu’il serait sélectionné, et j’ai fermé le dernier hier soir, après quelque chose, donc, comme 4500 pages de possibles futurs Goncourt (si quelqu’un veut faire le calcul exact, il aura ma reconnaissance…).

tristesse de la terreQuand je me suis lancé, je ne savais pas exactement pourquoi je faisais ça, au-delà du côté challenge qui m’amusait. Je suppose que c’était le moyen de vérifier la fiabilité des goûts d’un jury qui règne encore et toujours en maître sur la rentrée littéraire, en dépit de choix finaux le plus souvent jugés médiocres. Soyons généreux : depuis 2000, je sauverais trois Goncourt, trois romans dignes d’un prix aussi prestigieux : Les Bienveillantes, Trois Femmes puissantes et la Carte et le territoire. Les autres sont tantôt agréables, tantôt passables, parfois risibles. Il n’empêche que, chaque année, je note que quelques très bons romans figurent dans la shortlist, même s’ils n’arrivent pas à la ligne d’arrivée. Il était temps de voir dans quelle proportions exactement…

Disons-le franchement, il vaut mieux être têtu pour venir à bout d’un défi pareil, et je ne suis pas certain de recommencer. Peut-être cette shortlist n’est-elle pas représentative de celles des années précédentes. Je soupçonne le jury d’avoir fumé quelques nappes de chez Drouant. Dès le départ, ça sentait l’entourloupe : on peut certes s’ouvrir à différentes littératures, mais Foenkinos et Delacourt ont-ils vraiment leur place dans une telle liste ? La question a été largement débattue depuis la première sélection. De mon côté, à chaque rétrécissement de la liste, voyant disparaître mes favoris des débuts, je commençais à désespérer. Aujourd’hui, je suis convaincu que le jury est passé à côté de grands textes de cette rentrée et qu’il s’apprête au mieux à récompenser un texte médiocre, au pire à commettre la plus mauvaise blague de l’année. Puisque j’ai voulu me transformer en membre fantôme du jury Goncourt le temps de cette rentrée, voilà tout de même le palmarès complet.

SORMAN Joy COUV La peau de l'oursCommençons par le bas du tableau : la palme du mauvais goût, de la stupidité et des idées rances revient à l’Ordinateur du Paradis de Benoît Duteurtre. Le voir disparaître de la dernière sélection a été un soulagement immense… Dans son sillage, les mentions « tout juste bon à remplir les pages Livres de Cuisine Actuelle » : Constellation d’Adrien Bosc, On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt, La Femme qui dit non de Gilles Martin-Chauffier et le Roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod. David Foenkinos mérite d’occuper à lui seul la catégorie « écrivain qui a choisi un sujet trop grand pour lui » avec Charlotte, inexplicablement rescapé de la troisième phase d’élagage, tandis que Reinhardt peut fièrement repartir avec les lauriers du roman le plus surestimé de la rentrée pour l’Amour et les forêts.

Venons-en à ceux qui méritent une mention « honorable ». Trois d’entre eux figurent dans la dernière sélection : Meursault, contre-enquête de Karim Daoud, Pas pleurer de Lydie Salvayre et Ce sont des choses qui arrivent de Pauline Dreyfus. Un cran au-dessus mais évacués dès le second tour, l’épatante fresque transylvanienne de Mathias Menegoz, Karpathia, et les hilarantes Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui.

la-ligne-des-glacesPour terminer, un trio de tête se dégage de ce terne peloton. Je remercie, malgré tout ce qu’il m’a fait endurer, le jury Goncourt pour son petit coup de projecteur sur l’impressionnante Ligne des glaces d’Emmanuel Ruben, très belle réflexion sur la notion d’identité, individuelle comme nationale, texte que je n’aurais sans doute pas lu s’il n’avait pas figuré dans la sélection. Enfin, deux autres superbes romans, plus médiatisés, ont malheureusement disparu dès la deuxième liste :  La Peau de l’ours de Joy Sorman et son ours narrateur, plus humain que bien des hommes – et même plus féministe que bien des femmes – et Tristesse de la terre d’Eric Vuillard, plongée poétique dans la terrifiante usine à imaginaire que fut le Wild West Show de Buffalo Bill. Espérons que les lycéens s’avèreront plus éveillés que leurs aînés et qu’ils choisiront de récompenser au moins un de ces trois-là… Et ayons, surtout, une pensée pour ce vieil Edmond qui, dans son testament, souhaitait par-dessus-tout « que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme ».

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Karpathia de Mathias Menegoz

carpathes menegoz

Quand le peuple est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir, et, quand il est en mouvement, on ne comprend pas par où le calme peut y rentrer.

Cette maxime répétée par son père, le comte Alexander Korvanyi, heureux héritier d’une vieille famille possédant d’immenses terres s’étendant tout autour de la Transylvanie, va en prendre toute la mesure au cours de l’été 1833. Fraîchement libéré de ses obligations vis-à-vis de l’armée, où il a fait une carrière remarquée, jeune époux de la ravissante autrichienne Cara Von Amprecht, il décide de rentrer sur la terre de ses ancêtres, qu’il n’a jamais vue mais qui lui paraît pleine de promesses. Il est d’ailleurs temps de reprendre en main ce territoire qui, laissé aux mains d’un intendant manifestement peu zélé, rapporte bien moins qu’il ne le devrait. La route depuis Vienne est longue et difficile, mais rien ne pourra empêcher Alexander de mener ses projets à bien…

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La Femme qui dit non de Gilles Martin-Chauffier

carla dit non martin chauffier

Quand on est une jeune bourgeoise anglaise exilée dans le fin fond de la Bretagne, il faut bien trouver de quoi s’occuper. Heureusement, en 1940, ce ne sont pas les occupations qui manquent*. Une aubaine pour Marge qui commence à trouver le temps long, temps pourtant partagé entre son époux, Blaise, et son amant, Mathias, lequel a d’ailleurs trouvé le moyen de lui faire un enfant, Timmy. Sans compter sur son acariâtre belle-mère qui ne sait rien faire d’autre que la contrarier.

Ah, oui, heureusement, il y a la guerre. Blaise part à Londres, Mathias navigue dans des eaux plus troubles qui le conduiront, plus tard, à préférer l’Indochine et l’Algérie à la France. Et Marge, du coup, va s’inventer résistante.

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Les Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui

azemmour

Dans l’avion qui le ramène à Casablanca après un voyage d’affaires en Asie, Adam Sijilmassi prend la décision de sa vie : jamais plus il ne montera dans un avion. Ni même dans une voiture d’ailleurs. Dans un univers qui va absurdement vite, il veut ralentir. Retrouver le rythme de son père et de son grand-père, qui n’ont jamais dépassé l’allure d’un cheval tirant une carriole.

Ce n’est pas seulement de la lassitude, même si avoir fait des études d’ingénieur pour finir par vendre du bitume à l’international n’est pas des plus exaltants ; ce n’est pas exactement une dépression, comme le hurle l’épouse peu compréhensive d’Adam quand elle apprend qu’il souhaite quitter sa position et les mettre dans l’embarras financier ; ça n’a rien à voir avec une crise de folie, comme le pensent les deux policiers qui arrêtent Adam sur le bord de la route, alors qu’il marche de l’aéroport jusqu’à chez lui.

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Le Roi disait que j’étais diable de Clara Dupont-Monod

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On me dit jolie, turbulente, ambitieuse. J’ai grandi dans un château posé sur la lande et je porte un prénom dont l’origine divise les poètes. Aliénor : Alaha an Nour, Dieu est lumière, en hommage à l’Espagne musulmane que mon Aquitaine a toujours aimée. Elienenn, en gaélique, qui signifie l’étincelle. Eleos en grec, « compassion ». Leneo pour le latin, « adoucir ». Il faut se méfier des mots. Ils racontent n’importe quoi. Mon prénom est un monde et personne n’y laisse son empreinte. Ni Dieu ni roi.

Dans le grand roman de l’Ancien Régime émergent quelques figures féminines. Le fait est déjà rare, mais il est encore moins courant qu’on les considère de manière positive. Le plus souvent, leurs liens avec le pouvoir sont décrits comme troubles – ce sont des épouses ou des maîtresses qui mènent un roi ou un duc à la baguette et tirent les ficelles dans l’ombre. Au mieux, on admire leurs talents de manipulatrices, comme Madame de Maintenon. Au pire, on les imagine un peu sorcières, comme Catherine de Médicis.

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Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

l'étranger bd

Qui n’a pas planché, un jour ou l’autre, sur l’Etranger, superstar des programmes de littérature au lycée et régulièrement cité dans le palmarès des livres préférés des Français ? Qui ne s’est jamais demandé pourquoi Meursault se révèle incapable de pleurer à l’enterrement de sa mère, et pourquoi quelques temps plus tard il tue un Arabe sur la plage – à cause du soleil, dit-il ? Combien se sont interrogés sur le sens du procès qui s’ensuit, qui s’attarde plus sur le détachement émotionnel de Meursault que sur son crime ?

Le statut particulier de l’Etranger dans le paysage de la littérature française du XXe siècle en fait un candidat idéal à la réécriture ou à la citation. Kamel Daoud, dans Meursault contre-enquête, saute sur une zone d’ombre : le personnage de l’Arabe, jamais nommé dans l’Etranger, que Meursault tue sans raison. En lui donnant chair par le biais d’un frère qui lui survit, Daoud part à contresens sur les traces de Camus et de Meursault.

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Ce sont des choses qui arrivent de Pauline Dreyfus

L’homme a des endroits de son pauvre coeur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient.

Cette citation de Léon Bloy, inscrite en exergue de Ce sont des choses qui arrivent, colle à merveille au parcours de Natalie de Sorrente, jeune duchesse qui, au cours de la seconde guerre mondiale, va vivre une chute vertigineuse. Descendante de la maison Lusignan, enorgueillie de quelques gouttes de sang royal, mariée à un descendant de la grande noblesse napoléonienne, Natalie n’a que faire de la guerre – tout juste regrette-t-elle d’être contrainte à vivre dans sa résidence secondaire cannoise tant que la situation n’est pas stabilisée à Paris. De juifs, elle ne connaît guère qu’un ancien prétendant qu’elle n’a pas croisé depuis des années, et quelques domestiques. Natalie a de toutes façons d’autres chats à fouetter : elle vient de tomber enceinte d’une brève relation extra-conjugale. Ce sont des choses qui arrivent, lui disent ses amies…

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