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L’Orage et la Loutre de Lucien Ganiayre

friedrich moine au bord de la mer

On a vu la fin du monde mille et mille fois. Des torrents de feu et de lave, des déluges dévastateurs, des épidémies mortelles, des attaques extraterrestres, des apocalypses technologiques, des collisions planétaires… Et toujours des survivants, isolés ou par poignées, qui tentent simplement de survivre ou entreprennent de créer un nouveau monde. Le genre du récit post-apocalyptique est en général une partition bien réglée, avec ses passages obligés, et l’intérêt principal réside dans les variations qu’un auteur parvient à imprimer dans le déroulement huilé du récit.

Dans le cas de l’Orage et la loutre, roman posthume de Lucien Ganiayre que les Editions de l’Ogre ont sorti de l’oubli au début de l’année, la première note d’originalité provient de l’apocalypse elle-même : non pas un quelconque cataclysme, mais un énigmatique et brutal arrêt du temps qui laisse Jean des Bories, mystérieusement préservé, seul au monde. Autour de lui, dans le village de campagne où il est instituteur, tout est figé – hommes, animaux, plantes, jusqu’au ciel. Inutile d’essayer de réveiller ou de ranimer les êtres vivants : toute secousse leur redonne leur vie et leur chaleur un instant, puis ils rendent leur dernier soupir.

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Le Mur invisible de Marlen Haushofer

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Dans le roman Dôme de Stephen King, un mystérieux dôme transparent apparaît au-dessus d’une petite ville des Etats-Unis, la coupant du monde et provoquant un enchaînement de catastrophes attisées par l’attitude irresponsable et égocentrique d’un des adjoints municipaux, qui profite de la situation pour prendre le pouvoir.

Presque cinquante ans avant la sortie de Dôme était publié en Autriche un texte au postulat de départ similaire : en une nuit, un mur invisible apparaît autour de la propriété où la narratrice du roman de Marlen Haushofer passe des vacances. Comme dans Dôme, ce mur semble indestructible et coupe ce petit bout de forêt du reste du monde. La principale différence, c’est que la narratrice est seule.

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Seul dans le noir de Paul Auster

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Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le désert américain.

Suite à un accident de voiture qui le contraint la plupart du temps à garder le lit, August Brill s’est installé dans la maison de sa fille, Miriam, dans le Vermont, en compagnie également de Katya, la fille de Miriam.

Dans le silence de la maison, chacun lutte contre ses démons et tente d’oublier les évènements qui l’ont précipité dans une apathie sans issue : August porte le deuil de sa femme, Sonia, emportée par un cancer ; Miriam ne parvient pas à se remettre de son divorce, survenu cinq ans plus tôt ; Katya a vu son fiancé, Titus, se faire décapiter par ses preneurs d’otage en Irak, où il était parti combattre.

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Vernon Subutex 1 de Virginie Despentes

broken guitar

Plus de vingt ans après la publication de son premier roman, Baise-moi, Virginie Despentes, qui fait pourtant l’objet d’une reconnaissance critique de plus en plus unanime, reste entourée d’une aura de soufre, et conserve sa réputation d’écrivaine trash et provocatrice. Les clichés ont la vie dure et je les avais bien évidemment en tête en ouvrant Vernon Subutex, mon tout premier Despentes.

Force est de reconnaître qu’il ne s’agit pas d’un roman sage et facile, et que les problématiques abordées n’ont rien de convenu : des violences conjugales à la surconsommation de drogue en passant par le suicide ou l’extrémisme politique, la galerie de personnages qui défile dans Vernon Subutex entraîne le lecteur dans des mondes ténébreux, souvent glauques et repoussants.

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L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage d’Haruki Murakami

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En refermant le troisième et dernier tome d’1Q84, je me suis dit qu’il me faudrait un moment avant de rouvrir un livre de Murakami. Alors que j’avais grandement apprécié la Course au mouton sauvage ou les Chroniques de l’oiseau à ressort, cette trilogie qui traînait en longueur, remplie d’incohérences et de pistes abandonnées en cours de route, m’a plutôt dégoûté des visions oniriques du plus célèbres des écrivains contemporains du Japon.

Puis, sachant que ce serait une toute autre affaire, je me suis laissé tenter par Underground, son excellent travail autour des attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Un peu réconcilié avec Murakami, j’ai fini par ouvrir avec réticence son dernier roman, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, prêt à le lâcher au moindre signe de manque d’inspiration. Dès les premières pages, une phrase m’a donné espoir : de Tsukuru Tazaki, tenté à une période de sa vie par la mort, il est dit qu’il « ne faisait pas le moindre rêve ». Cette petite phrase toute simple laissait augurer un certain changement, peut-être même une nouvelle veine, loin des scènes de rêve en pilotage automatique d’1Q84.

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Un homme qui dort de Georges Perec

georges perec ina

Hier, Libération proposait dans le cadre de son album des écrivains une interview de Georges Perec dans l’émission Lecture pour tous. C’était en 1967 et Perec y parlait de son troisième roman, Un homme qui dort. Je garde un excellent souvenir de ce texte que j’ai découvert il y a deux ou trois ans, et cette archive m’a donné envie de le relire. En attendant, j’ai retrouvé quelques notes issues de ma première lecture et notamment deux citations que je ne peux raisonnablement pas garder pour moi.

Un homme qui dort, c’est l’histoire d’un jeune homme de 25 ans qui se laisse sombrer dans l’indifférence de tout et qui s’en fait finalement une règle de vie, jusqu’à l’angoisse. Le « héros » marche sur les pas de personnages comme Des Esseintes, Meursault ou Roquentin mais sans la nausée, avec une candeur touchante. Il me semble qu’il est plus facile de s’identifier à lui puisque son ennui reste lié à un désir – un désir de fuite et de néant, mais un désir tout de même, ce qui le rend simplement plus humain. Peut-être que la narration à la deuxième personne joue aussi dans cette identification.

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Ici commence la nuit d’Alain Guiraudie

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A la fin du printemps 2013, en plein déferlement anti-mariage pour tous, Alain Guiraudie jetait un pavé dans le lac avec un très beau film qui parlait d’homosexualité mais sortait largement de la case « cinéma gay » dans laquelle on veut trop souvent cantonner ce genre de films. L’Inconnu du lac parlait d’amour, de désir et de solitude avec une liberté grisante. Une belle éclaircie que n’avaient pas réussi à assombrir les quelques esprits chagrins qui avaient fait censurer l’affiche du film à Versailles et Saint-Cloud.

C’est bien plus discrètement qu’Alain Guiraudie publie en cette rentrée littéraire son premier roman, Ici commence la nuit, sorte de pendant littéraire de l’Inconnu du lac. Plus libre encore qu’au cinéma, Guiraudie reprend les éléments de son film, les mélange, les réassemble et en profite pour les saupoudrer de quelques scènes un peu plus scabreuses, à peu près impossibles à montrer à l’écran – une des premières scènes, largement scatologique, pourra faire fuir plus d’un lecteur, et pas seulement à Versailles. Il serait cependant bien dommage de s’arrêter pour si peu.

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Sukkwan Island de David Vann

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Vous avez passé une journée pourrie, vous êtes resté coincé deux heures dans les bouchons ou le métro bondé, vos collègues ont brillamment prouvé, encore une fois, qu’ils sont des abrutis, votre chef a encore fait des blagues sexistes/racistes/homophobes contre lesquelles personne n’ose rien dire parce que c’est le chef, votre conjoint(e) a encore laissé une bouteille de lait vide dans le frigo (ne sous-estimons pas l’importance de la bouteille de lait vide), même votre chat a l’air de faire la gueule et en plus il pleut. Vous vous affalez enfin dans votre canapé, voire directement dans votre lit et vous vous dites : « Nom d’un chien (pour rester poli), si seulement je pouvais être peinard sur une île déserte. »

A défaut de vous faire aimer vos congénères, Sukkwan Island pourrait vous vacciner contre ce fantasme absurde. Car tout plaquer pour s’installer sur une île déserte, c’est exactement ce que fait Jim, qui vient de se séparer de sa deuxième femme et traverse un désert professionnel. Il achète une cahute sur une île en Alaska et embarque, au passage, son fils Roy. Dans leurs bagages, trois fois rien : un émetteur radio, des vêtements chauds, juste assez de nourriture pour survivre un mois ou deux, et tout le matériel nécessaire pour chasser et pêcher de quoi passer l’hiver. Le tout doit permettre à Jim de faire le point sur sa vie et de recréer des liens avec son fils, qu’il connaît terriblement mal. Mais celui-ci n’a aucune envie d’être le confident de son père et va bien vite, malgré les grands espaces qui l’entourent, se sentir très à l’étroit sur l’île.

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La Cravate de Milena Michiko Flašar

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Milena Michiko Flašar est une jeune auteure autrichienne d’origine japonaise, ce qui explique sans doute qu’elle ait choisi de placer l’histoire de la Cravate au Japon, même si elle aurait pu se dérouler n’importe où dans le monde. Une des particularités du japonais est cependant qu’il possède un mot pour désigner une catégorie de personnes un peu particulière, des jeunes gens qui se cloîtrent dans leur chambre d’enfance, refusant toute communication : hikikomori. Une affection psychologique pratiquement propre au Japon, et dont le narrateur sort tout juste, lui qui, à vingt ans, vient de passer deux ans dans sa chambre sans dire un mot. Lorsqu’il met le nez dehors, c’est pour passer ses journées, tout aussi muet, sur un banc, dans un parc. Sur le banc d’en face va s’asseoir le second protagoniste du roman, un salaryman récemment licencié.

Petit à petit, le dialogue va s’instaurer entre eux, leur permettant de renouer avec la parole, devenue presque étrangère au premier, et devenue outil du mensonge pour le second qui se sent incapable d’annoncer son licenciement à sa femme.

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Le Pingouin d’Andreï Kourkov

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A quoi pouvait ressembler la vie dans un pays de l’ex-URSS, quelques années après l’éclatement du bloc soviétique ? Comment un pays comme l’Ukraine a-t-il pu traverser cette période de transition et de reconstruction ? Voilà des questions que l’histoire contemporaine aborde peu, et qui sont pourtant passionnantes. Etant trop jeune pour avoir vécu en direct l’évolution de ces pays  juste après leur indépendance, j’étais particulièrement intéressé par Le Pingouin, de l’auteur ukrainien d’expression russe Andreï Kourkov, censé peindre « un tableau impitoyable de l’ex-Union Soviétique ».

Pour cette plongée dans la société ukrainienne des années 90, Kourkov choisit de se focaliser sur Victor Zolotarev, un écrivain raté qui, pour gagner sa croûte, accepte de travailler pour la rubrique nécrologique d’un quotidien. Son rôle ne sera pas de rédiger un hommage au pied levé à des disparus, mais de créer une réserve de « petites croix » en prévision de la disparition des personnalités importantes du pays (ce qu’on appellerait plutôt le « frigo » dans les rédactions françaises). Entre autres choses, Victor a la particularité d’avoir adopté un pingouin (ou plutôt un manchot) lors du démantèlement partiel du zoo de Kiev. Il mène avec lui une vie morne, qui va se trouver chamboulée lorsque les personnes célébrées dans ses « petites croix » vont se mettre à mourir un peu trop rapidement.

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