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Une forêt profonde et bleue de Marc Graciano

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La fille montait un étalon de race barbe et de robe alezan brûlée et c’était un jeune cheval maigre et fougueux au cou long et gracieusement arqué et c’était une monture rétive et ombrageuse, quoiqu’ordinairement quiète sous les ordres de la fille, que la fille montait à cru sans système de mors et de bride ni système d’enrênement et la fille, durant la chevauchée, agrippait alternativement une main à la crinière en désordre de sa monture et un épi de crins rebelles s’était formé, à l’usage, sur la crinière en désordre de sa monture.

Si le style de ce paragraphe, qui constitue le premier chapitre d’Une forêt profonde et bleue, ne vous rebute pas complètement mais vous donne au contraire envie de savoir comment un romancier peut tenir la longueur avec une langue aussi particulière, ce roman est fait pour vous. Il n’est pas si courant de tomber sur des romans dans lesquels le plus marquant n’est pas l’intrigue mais la langue. Celle de Marc Graciano est belle et simple malgré la recherche extrême du vocabulaire ; elle n’a aucune considération pour les répétitions, qu’elle utilise au contraire pour créer un effet poétique ; elle ne cherche pas à construire des phrases alambiquées mais utilise le « et » à toutes les sauces, transformant la phrase en un long écoulement serpentin qui englobe à elle seule l’intégralité de la forêt qui sert d’écrin à ce joli texte.

La forêt : venons-y tout de même. Pas n’importe quelle forêt mais une forêt des temps anciens, la forêt crainte et révérée de vieilles peuplades païennes, une forêt qui est à la fois un refuge et une menace permanente, et une forêt pleine d’ombres et de magie – n’est-elle pas, pour commencer, bleue alors qu’on la penserait, bêtement, verte ?

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Au bord des fleuves qui vont d’Antonio Lobo Antunes

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J’ai lu pour la première fois Antonio Lobo Antunes. J’étais prévenu : la langue d’Antunes est bien particulière, un long fleuve qui a ses propres règles, qui peut déconcerter, déstabiliser, que beaucoup trouvent inaccessible. Un style qui demande de la concentration, extrêmement exigeant. Et en effet, dès la première page, ce style s’impose au lecteur : des phrases étalées sur des chapitres entiers, entrecoupées de lignes de dialogues isolées, qui voguent au gré de la pensée de l’auteur, bifurquent, sautent d’un souvenir à l’autre, de sensations en sensations.

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Crash-test de Claro

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Au commencement était l’accident.

Au commencement, il y a un homme, employé à réaliser des crash-tests, pour assurer des marques automobiles de la solidité et de la résistance de leurs modèles. Initialement réalisés avec des mannequins, les crash-testeurs ont de plus en plus souvent recours à des corps récupérés à la morgue, reconstituant ainsi des accidents presque plus vrais que nature. Et puis d’autres commencements : la découverte de la sexualité par un ado qui lit avidement des bandes dessinées érotiques, celui de Linda Lovelace, alias Gorge Profonde, dont la sordide carrière est marquée par un certain nombre de carambolages, celui de l’histoire de l’automobile en général, qui ne semble vraiment se mettre en branle que lorsque la voiture fait sa première victime.

Au commencement était l’accident, donc, leitmotiv qui revient à intervalles réguliers dans le roman de Claro pour y ramener, à chaque fois, son cortège de tôles froissées et de chair éclatée. Au commencement était l’accident, pas un vain mot puisque Claro procède ici par une logique du crash.

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L’Homme descend de la voiture de Pierre Patrolin

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En trois romans, Pierre Patrolin s’est fait l’expert des personnages obsessionnels. Le premier était un nageur, décidé à traverser la France par ses fleuves et ses rivières. Le deuxième tenait du pyromane, fasciné qu’il était par les menus objets qu’il faisait brûler dans sa cheminée, et qui l’éloignaient un instant de l’atmosphère quasi-apocalyptique qui régnait dans la Montée des cendres. Voici le troisième, et son truc à lui, c’est de conduire.

Avec sa minutie habituelle, Pierre Patrolin nous propose de suivre cet homme qui roule nuit et jour, de zones industrielles en paysages champêtres, de villes en bords de fleuves, de plaines en forêts, sans raison ni but. Comme dans la Montée des cendres, on commence par se demander où Patrolin veut nous emmener, et comment on va pouvoir tenir 300 pages comme ça – le style est admirable, mais tout de même, 300 pages pour un type qui conduit…

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Le Désordre Azerty d’Eric Chevillard

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Il est rare que j’attende un livre de pied ferme. Je ne suis pas de près les listes de publications à venir des maisons d’édition, et je découvre en général la sortie d’un livre une fois que c’est fait. Le Désordre Azerty fait exception puisque depuis que Minuit avait mis en ligne ses premières pages, j’en rêvais la nuit, et même parfois le jour, avec la bave aux lèvres. Du coup quand je l’ai vu dans la vitrine de ma très chère libraire ce mercredi 8 janvier, avec, rendez vous compte, un jour d’avance sur la sortie officielle, je me suis rué dessus et suis rentré chez moi en trottinant, avec des airs d’écolier qui sait que l’école est finie. 

Bref. Il viendra sans doute un jour où tout le monde aura lu, sinon tout Chevillard, au moins le Désordre Azerty. On l’étudiera du primaire à l’université. Il sera le petit livre blanc d’une révolution littéraire, peut-être. En attendant ce jour béni, il va falloir expliquer de quoi il s’agit. Pour commencer, il s’agit du dix-neuvième livre de Chevillard publié chez Minuit ; on avait l’habitude de le voir s’illustrer dans le genre du roman, à condition d’en avoir une définition large, le récit devant en général se plier aux caprices des innombrables digressions de son narrateur. Il est donc bien naturel que Chevillard se détache ici du genre romanesque pour proposer un abécédaire, genre forcément fragmentaire qui lui permet de laisser libre cours à son style fait de bifurcations et de coq-à-l’âne.

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