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Une forêt profonde et bleue de Marc Graciano

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La fille montait un étalon de race barbe et de robe alezan brûlée et c’était un jeune cheval maigre et fougueux au cou long et gracieusement arqué et c’était une monture rétive et ombrageuse, quoiqu’ordinairement quiète sous les ordres de la fille, que la fille montait à cru sans système de mors et de bride ni système d’enrênement et la fille, durant la chevauchée, agrippait alternativement une main à la crinière en désordre de sa monture et un épi de crins rebelles s’était formé, à l’usage, sur la crinière en désordre de sa monture.

Si le style de ce paragraphe, qui constitue le premier chapitre d’Une forêt profonde et bleue, ne vous rebute pas complètement mais vous donne au contraire envie de savoir comment un romancier peut tenir la longueur avec une langue aussi particulière, ce roman est fait pour vous. Il n’est pas si courant de tomber sur des romans dans lesquels le plus marquant n’est pas l’intrigue mais la langue. Celle de Marc Graciano est belle et simple malgré la recherche extrême du vocabulaire ; elle n’a aucune considération pour les répétitions, qu’elle utilise au contraire pour créer un effet poétique ; elle ne cherche pas à construire des phrases alambiquées mais utilise le « et » à toutes les sauces, transformant la phrase en un long écoulement serpentin qui englobe à elle seule l’intégralité de la forêt qui sert d’écrin à ce joli texte.

La forêt : venons-y tout de même. Pas n’importe quelle forêt mais une forêt des temps anciens, la forêt crainte et révérée de vieilles peuplades païennes, une forêt qui est à la fois un refuge et une menace permanente, et une forêt pleine d’ombres et de magie – n’est-elle pas, pour commencer, bleue alors qu’on la penserait, bêtement, verte ?

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La Maladroite d’Alexandre Seurat

Elle s’appelle Diana – ça n’est déjà pas un très bon départ dans la vie. Elle est maltraitée par ses parents. Elle est battue, affamée. Quand on lui demande d’où viennent les bleus et les marques sur son corps, elle répond qu’elle est maladroite. Lorsque le roman d’Alexandre Seurat commence, il est déjà trop tard pour la sauver.

Ce n’est pas par la voix de Diana qu’Alexandre Seurat, primo-romancier, choisit de raconter cette terrible histoire d’une enfance brisée, mais par celles des adultes qui l’ont croisée, entourée, et qui n’ont rien pu faire pour elle ; principalement ses instituteurs successifs, les directrices de deux écoles qu’elle a fréquenté, sa grand-mère et sa tante. Tous et toutes ont en commun d’avoir eu des soupçons sur les parents de Diana, sans réussir à les prouver avec suffisamment de force pour la leur faire retirer.

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Crash-test de Claro

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Au commencement était l’accident.

Au commencement, il y a un homme, employé à réaliser des crash-tests, pour assurer des marques automobiles de la solidité et de la résistance de leurs modèles. Initialement réalisés avec des mannequins, les crash-testeurs ont de plus en plus souvent recours à des corps récupérés à la morgue, reconstituant ainsi des accidents presque plus vrais que nature. Et puis d’autres commencements : la découverte de la sexualité par un ado qui lit avidement des bandes dessinées érotiques, celui de Linda Lovelace, alias Gorge Profonde, dont la sordide carrière est marquée par un certain nombre de carambolages, celui de l’histoire de l’automobile en général, qui ne semble vraiment se mettre en branle que lorsque la voiture fait sa première victime.

Au commencement était l’accident, donc, leitmotiv qui revient à intervalles réguliers dans le roman de Claro pour y ramener, à chaque fois, son cortège de tôles froissées et de chair éclatée. Au commencement était l’accident, pas un vain mot puisque Claro procède ici par une logique du crash.

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La Gifle de Christos Tsiolkas

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Dans une banlieue pavillonnaire de Melbourne, un simple barbecue dominical entre amis tourne au pugilat :  un des adultes présents ose gifler l’enfant (insupportable) d’un autre couple. La gifle fait l’effet d’une bombe : le groupe se délite, explose, se recompose autour de deux pôles, d’un côté ceux qui légitiment ce geste, de l’autre ceux qui n’admettent pas que l’on puisse toucher un enfant.

La Gifle se déroule sur quelques mois et dissèque cette lente montée des antagonismes entre les différentes familles et parfois jusqu’au sein des couples, tendant vers un procès entre les deux parties qui cristallisera toute cette tension.

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La Vraie Vie de Kevin de Baptiste Rossi

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C’est la rentrée à la télé aussi ; on commence à entendre parler du retour de Koh-Lanta après un hiatus dû à la mort d’un candidat, certains font des pronostics sur le futur vainqueur de Secret Story, et il y a sans doute tout un tas de nouveaux concepts de télé-réalité en embuscade, prêts à nous surprendre par leur aptitude toujours renouvelée à transformer les gens les plus banals en bêtes de foire. Il se pourrait même qu’on en regarde quelques minutes par-ci, par-là, à la sauvette, car même si on sait bien la télé-réalité fait appel à ce qu’il y a de pire en nous, quand on tombe sur une violente querelle entre Brandon et Keelyan, on a tendance à traîner un peu histoire de voir si l’un des deux va se prendre un transat dans la tronche… On ne s’en vantera pas, bien sûr.

Mais si demain nous était proposée une émission d’un genre nouveau, dans laquelle tous les actes du quotidien d’une poignée de personnes étaient soumis à nos désirs par le biais de votes par SMS, nul doute que la lutte entre notre sens de la dignité humaine et nos bas instincts serait acharnée. C’est le concept d’émission imaginé par Baptiste Rossi dans la Vraie Vie de Kevin : un ado lambda, Kevin Mouche, est repéré par un producteur plutôt véreux. Deux heures par jour, toutes ses actions seront contrôlées par le public.

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Les Saisons de Louveplaine de Cloé Korman

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On a beaucoup entendu parler, à la rentrée 2013, d’une certaine communauté de pensée entre plusieurs romans évoquant la révolte. Il y avait le premier roman de Loïc Merle, l’Esprit de l’ivresse, les Renards Pâles de Yannick Haenel , plutôt médiocre, ou encore la Conjuration de Philippe Vasset qui proposait une forme de révolution atypique et réjouissante. Tous ces romans – et d’autres – semblaient marqués par le souvenir des émeutes des banlieues en 2005 mais, à l’exception du Loïc Merle, s’attachaient à les évoquer de loin, à ne pas rentrer dans leurs détails et surtout, à ne pas s’engager dans une analyse sociologique ou politique de ce qui a pu les motiver. Trop dangereux. Car comment parler précisément de la banlieue aujourd’hui sans tomber, d’un côté, dans un sensationnalisme à la Enquête exclusive ou autre émission racoleuse, en montrant les trafics et la violence, et de l’autre dans une représentation angélique glorifiant les acteurs de la solidarité en tartinant en général pas mal de verlan et d’argot pour faire vrai et rappeler que ces langues sont aussi valables que le français ?

Cloé Korman semble avoir trouvé la formule dans les Saisons de Louveplaine, jouant sans peine à l’équilibriste entre ces deux pôles au gré des découvertes de son héroïne, Nour, jeune femme venue d’Algérie pour retrouver Hassan, son mari qui, parti travailler en France, ne donne plus aucune nouvelle. Lorsqu’elle arrive à Louveplaine, l’appartement qu’il occupait est vide. Bien vite, elle apprend que son mari, bien loin de gagner de l’argent honnêtement en travaillant sur des chantiers, trempait dans bon nombre de petits trafics. Pour retrouver sa trace, elle va avoir besoin de composer avec Sonny, un petit caïd au charme magnétique, qui lui dévoilera les aspects les plus sombres de la vie de la cité.

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Les Erections américaines d’Amanda Sthers

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Le 14 décembre 2012, Adam Lanza, 20 ans, tue sa mère par balle puis se rend à l’école élémentaire de Sandy Hook où il ouvre le feu. En dix minutes , il abat 26 personnes puis se suicide.

Lorsqu’Amanda Sthers découvre ce fait divers à la télé, elle ne peut s’empêcher de penser qu’un de ses enfants a l’âge de ceux qui ont été tués par Lanza. Elle devient obsédée par cette histoire, qui lui semble être un symbole des dysfonctionnements de la société américaine. Après avoir fait quelques recherches, elle décide de partir enquêter sur place et réserve un vol pour New-York.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins car j’ai perdu suffisamment de temps à la lecture, inutile d’en gaspiller plus en écrivant un long article : comme son titre digne des Grosses Têtes le laisse supposer, les Erections américaines est un des pires bouquins de la rentrée.  Par où commencer ?

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